Pour une reconquête fondée sur la raison.

Note de lecture de l'ouvrage de Ludo DIERICKX :
Nationalisme onder het mes. Kritiek van het politieke nationalisme in België en in het algemeen,
Anvers / Harmelen, Fantom, 2002, 272 p.


par Paul Dirkx
Université de Rennes-I (Raisons d'agir)



La Belgique a presque cessé d'exister ou, plus exactement, elle a cessé d'exister dans de nombreuses structures et dans de nombreux esprits. Le processus politique dont cet état de l'Etat est l'aboutissement ainsi que son prolongement annoncé, confédéral, c'est-à-dire séparatiste, sont pour les régions belges une catastrophe sociale, comme on parle de catastrophe naturelle. Mais il y a plus saisissant encore dans cette histoire déplorable, et c'est la manière dont le champ intellectuel belge, qu'il soit néerlandophone ou francophone, s'en est désintéressé. Certes, ce champ n'est pas structuré selon les principes d'autonomie dont il se réclame la plupart du temps, et les dépendances de toutes sortes à l'égard de l'univers politique l'empêchent d'avoir sur ce dernier un regard suffisamment détaché et critique. Mais l'ampleur du silence produit par la grande majorité des intellectuels (scientifiques, artistes, journalistes, etc.) depuis plus de trente ans, alors que le détricotage devenu cynique du pays se déroulait sous leurs yeux, est tel qu'on peut les qualifier, au moins sur le chapitre de la démocratie en Belgique, d'irresponsables.

Il y a quelques exceptions à cette triste règle, mais elles sont méconnues, y compris dans des milieux intellectuels dont on aurait pu s'attendre à ce qu'ils se dotent d'un minimum de moyens d'observation et d'explication de la dérive ethnonationaliste qui ruine le pays, à commencer par les milieux universitaires (réduits souvent à des entreprises d'expertise, c'est-à-dire des entreprises de conseil du prince). C'est plutôt du côté des journalistes, voire des politiques eux-mêmes que sont venues les contributions les plus honnêtes et les plus sérieuses. On pense aux écrits d'un Albert Coppé. On pense aussi et surtout aux travaux de Ludo Dierickx, dont le récent livre Nationalisme onder het mes reprend l'essentiel en y ajoutant de nombreux nouveaux textes.

A l'heure où le tabou du sépératisme est tombé et où l'on envisage la scission du pays avec le pragmatisme de celui qui organise une guerre voulue par personne mais devenue inéluctable sous l'effet de logiques perverses, Ludo Dierickx tente ce que le fameux et fumeux "bon sens belge" serait sans doute tenté d'appeler l'impossible. Il s'agit en effet pour lui de faire prendre conscience de la menace que constitue le nationalisme en en disséquant (cf. le titre) les principes constitutifs, et ce afin d'au moins en neutraliser les effets les plus objectivement intolérables, mais désormais, étant institutionnalisés, tolérés par de plus en plus de Belges. Mieux, il prend le pari non seulement de s'adresser aux nationalistes triomphants, lesquels ont eu devant eux, pendant plus de cinquante ans, un boulevard désert menant tout droit vers la décomposition de la pauvre Belgique au nom de la pauvre Flandre et de la pauvre Wallonie, mais, en outre, ses analyses sont tout aussi bien destinées au lecteur qui s'oppose à cette dérive. Car les germes du nationalisme sont logés au plus profond de chacun de nous, dès lors que nous avons tous été socialisés et formés dans une société fondée, comme partout ailleurs, sur des bases nationales susceptibles d'engendrer des excès nationalistes.

Que l'on ne s'y trompe donc pas : ce livre ne propose pas qu'une simple déconstruction des délires apparemment raisonnables qui animent les fossoyeurs de la Belgique, mais une déconstruction réflexive, dans la mesure où tout lecteur et l'auteur lui-même se voient appliquer les principes de l'analyse. Ceux qui qualifieraient - et qui qualifient - cet auteur de nationaliste belge, de belgiciste, de belgicain, etc. n'auraient donc rien compris. Ils ne feraient que s'abandonner, une fois de plus, aux profondes résistances au discours articulé qui sont inhérentes aux "simplismes et séductions de la pensée nationale" (p. 188). Ce livre, qui offre un échantillon implacable d'une étude du nationalisme renouvelée et dynamisée, est profondément dérangeant, en ce qu'il met à nu ce qui fonde le fantasme national en chacun de nous. Contrairement à tant d'autres écrits militants, il ne vise donc à prêcher aucun converti, chacun ayant à se convertir à la raison, qu'il soit ou non le défenseur d'une des innombrables variantes du nationalisme étatique ou ethnique. Il montre en vérité que ce dont la Belgique a le moins besoin aujourd'hui, c'est d'une riposte nationaliste au nationalisme qui la ronge.

Dans le souci de briser les mécanismes "(con)fédéralistes" de l'universelle bêtise identitaire et de contribuer plus particulièrement à sauver le fédéralisme démocratique au pays des anciennes libertés locales, Ludo Dierickx fait un exposé d'une clarté intransigeante, dans une langue accessible à tous, y compris au lecteur francophone un tant soit peu familiarisé avec la langue d'Henri Conscience. Il commence par définir le nationalisme comme étant la pratique politique anti-universaliste par excellence, définition qui corrige celles de Gellner, de Haas ou encore d'Anderson. Puis, il part à la recherche des origines de ce réflexe autocentré érigé en fausse politique et en débusque les ruses et les cercles vicieux qui l'alimentent pour, enfin, examiner les raisons de son succès croissant. Les pages 158-168 sont très éclairantes sur ce dernier point et ne laisseront aucun lecteur indifférent ; mieux, aucun lecteur n'en sortira indemne. Grâce à la perspective historique et internationale choisie, c'est-à-dire à son optique comparative, Nationalisme onder het mes rend pour ainsi dire palpable la genèse complexe du sentiment "communautaire" (pour employer ici un terme simpliste qui était bien fait pour exacerber ce qu'il était censé juguler vers 1970). L'on comprend comment les lignes de front se mettent en place, "phase qui précède le conflit" (p. 33) et qui, faut-il le rappeler, est en Belgique non seulement institutionnalisée, mais de jour en jour consolidée par la dynamique d'un pseudo-fédéralisme tout sauf fédérateur. Le stade du conflit est désormais largement atteint dans la Belgique de ce début du XXIe siècle, quoi qu'en disent les constitutionnalistes gênés et malgré toute la bonne conscience que s'efforcent de se donner tous ceux qui, nationalistes ou non, se réclament de l'Europe, qui manifestent contre le racisme à l'égard des non-Belges ou qui œuvrent en faveur de "la" Paix, de "l"'Environnement, de "la" Femme, etc. Qui plus est, pour couper les vieilles balançoires de la mythique modération belge, Ludo Dierickx écrit noir sur blanc (p. 104) ce qu'il n'y a aucune raison d'écarter dès lors que tout le champ politique joue avec le feu ethnonationaliste : l'incendie.

Il convient enfin de souligner le fait que l'auteur souhaite ardemment, d'un bout à l'autre de son ouvrage, que celui-ci suscite la discussion, si possible polémique, voire contribue à enfin ouvrir un débat sur lequel pèse un extraordinaire tabou dont l'histoire des régions belgiques n'offre sans doute aucun équivalent. Ludo Dierickx demande inlassablement un effort d'"étude et de discussion" (passim), et ce dans le respect des sentiments et des émotions étroitement associés aux stéréotypes identitaires, mais aussi dans la ferme intention de les combattre à la racine. Rien n'est gagné, et l'auteur ne s'en cache pas. Car les ethnonationalistes en Belgique ne se montrent plus, depuis bien longtemps, perméables à la discussion, ni même à la raison, mais sont enfermés dans un "apartheid absurde", comme le dit bien l'auteur (p. 38), un autisme autoritaire dont tant de produits ont déjà été coulés dans la Constitution du Royaume. Pour ne pas parler des médias, verrouillés, quand il s'agit de rendre la parole aux Belges sur l'évolution de leur société. Dierickx estime même que le débat "n'aura pas lieu" (p. 46). Pour faire mentir cette phrase, il faut lire son livre, y puiser une partie du courage dont l'auteur a fait preuve en le publiant et affronter le repli nationaliste, cette déviance "foncièrement non démocratique" (p. 129).

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