Les mots justes de Pierre Bourdieu

Louis Pinto


Ce texte est paru dans Politis, 688, 14 février 2002 (p. 8-9)



Si l'importance d'une activité intellectuelle se mesure au pouvoir qu'elle a de nous faire regarder le monde de façon différente, il n'y a pas de doute que l'œuvre de Pierre Bourdieu constitue quelque chose comme une révolution symbolique, pour reprendre ses termes. Il faudrait, pour le montrer complètement, évoquer ses concepts majeurs, sa démarche, et circuler entre les différents domaines et les différents savoirs disciplinaires concernés, tout en se rappelant que c'est souvent la correspondance même entre des points séparés du réel et du pensable qui fait sens. Il faudrait nommer tous ses acquis, tout ce qui a changé la sociologie et, sans doute, d'autres disciplines.

La sociologie telle qu'il nous a permis de la concevoir n'a rien à voir avec l'image tristement scientiste qui continuera à prévaloir aussi longtemps qu'elle arrangera tant de monde. Les choses semblent si simples quand on croit pouvoir mettre d'un côté, la raison froide, amie des structures et des statistiques, inamicale aux hommes, et de l'autre, le sentiment, l'expérience, la vie, l'"humain" : ce partage qui doit beaucoup à nos habitudes scolaires de pensée, nous porte à croire que la connaissance objective, impuissante à rendre compte de ce qui est essentiel à nos yeux, est affectée d'un manque, celui que précisément se propose de combler un certain style de culture philosophico-littéraire. Il aura fallu La Misère du monde pour qu'un cercle élargi de lecteurs commence à comprendre à quel point la sociologie est une pratique intellectuelle qui obéit à des exigences de rationalité sans s'interdire de mettre en question le rapport que nous avons à nous-mêmes et aux autres. Les textes d'entretien ou d'observation ethnographique, tels que ceux-là, nous parlent, produisant un sentiment de reconnaissance, non pas simplement parce qu'ils concernent des gens ordinaires, jeunes de banlieue, chômeurs, professeurs, ouvriers, mais plutôt parce qu'ils réussissent, grâce au mot juste obtenu par un long détour d'analyse, à manifester la nécessité ou l'intelligibilité qui est propre à une position singulière dans le monde social et à la vision que l'on a à partir d'une telle position. L'objectivation nous touche doublement, elle désigne nos propriétés objectives de position (dans l'ordre des revenus, dans l'ordre des titres, dans l'ordre de l'ancienneté…) et elle dévoile les raisons de méconnaissance que nous lui opposons. Ni épinglage, ni dénonciation, c'est une procédure qui est porteuse de trouble : on va entendre parler de soi comme jamais on ne l'a entendu. Le mot juste est celui qui peut apparaître quand ont été éliminés tous ceux qui servent d'ordinaire dans les luttes de classement à identifier, à louer ou rabaisser. La sociologie "réflexive" ne s'énonce pas en thèses : c'est un habitus, une "posture" caractérisée par la crainte d'être porté par les mots, par la hantise de ne paraître dire du monde que ce qui en est dit tous les jours au moment où l'on aurait cru pouvoir en livrer une certaine vérité, en montrer des dimensions insoupçonnées, difficiles à exprimer et à communiquer.

Un discours qui, certes, nous montre comment nous sommes "déterminés" par des causes, et qui dans le même temps accroît, et d'abord pour nous mêmes, la compréhension de ce qui nous tient à cœur, nos goûts, nos espoirs, nos sentiments. La sociologie est, en partie, une affaire de langage et Bourdieu avait le langage de ses intentions scientifiques, un langage forgé dans l'expérience de la recherche, c'est-à-dire distinct aussi bien du jargon distancié et neutre d'expert, de professeur, que de l'hermétisme et de la préciosité des intellectuels grand style. A côté de quelques mots d'allure technique (champ, habitus…), il a su imposer mille tournures et formules qui sont moins des routines que des moyens, proposés à tous, pour renforcer la vigilance collective face à toutes les routines. C'est le contraire d'un discours monotone que l'on trouve chez Bourdieu, si attentif qu'il était à prendre la mesure de ce qui fait la spécificité des conjonctures d'énonciation, elle-même fondée dans la spécificité des objets de connaissance : selon l'état des attentes sociales probables et selon l'estimation de l'effort mental à accomplir en vue de comprendre sans malentendu, on trouvera une multitude de moyens expressifs, ici un propos exhibant un "système de relations" de façon quasi-axiomatique en de longues périodes et sans craindre les apparentes lourdeurs de la redondance et de l'explicitation, là des phrases pleines de nuance, invitant tacitement à une sorte de méditation sur les passions humaines, ailleurs un ton satirique, libre, libéré, très "gai-savoir"... Pour surmonter, dans toute leur diversité, les prénotions, les visions naïves du réel mais aussi les lectures biaisées et socialement conditionnées du discours scientifique, une pluralité de ressources s'imposait. Il ne s'agit pas, évidemment, de louer en soi le style du sociologue, mais de voir que ce style était lui-même au service d'une conception originale de la sociologie impliquant un travail sur les instruments de connaissance, au nombre desquels le langage.

Conception réflexive dont nul ne devrait s'affranchir pour vraiment mériter le titre d'intellectuel. Dans son œuvre où les intellectuels occupent une place si importante et sont soumis à un traitement sans complaisance, et souvent sans illusion, Bourdieu n'a cessé de s'interroger sur les conditions de possibilité autant éthiques que logiques de ce privilège social immense, détenu par ceux qui se sentent habilités à dire ce que sont les choses dans leur vérité. Dépassant l'alternative de l'ethnocentrisme intellectuel et de l'anti-intellectualisme, il a tenté objectivement de montrer que la fonction des intellectuels n'est pas là où on la place souvent, dans de grandes causes et de grands débats visibles, mais dans cette contribution, le plus souvent mystifiée et détournée, à la construction de l'ordre symbolique du monde qu'ils ne peuvent que renforcer, faute d'accepter de vouloir le connaître. A se dispenser des secours de la science, l'intellectuel court le risque de s'abandonner à l'usurpation sociale d'une parole prophétique. Fidèle à une grande tradition qui est celle de la critique, Bourdieu nous aura montré que la science commence toujours par la connaissance de soi du sujet qui prétend dire la vérité du monde.

On aurait tort d'en conclure que le sociologue n'a d'autre motivation que d'étendre le règne du conflit et de l'intérêt à tous, y compris aux penseurs, aux poètes, aux détenteurs de "capital culturel". Son matérialisme, intellectuellement conséquent, est, en outre, libérateur puisque, dans les limites de la raison sociologique, il n'y a pas d'arrière-monde, pas de sens caché de l'histoire à déchiffrer, pas de dessein transcendant : ce qui est connaissable est cette infinité de jeux infiniment variés - philosophie, religion, sport, politique…- que jouent les individus et qu'ils aiment pour eux-mêmes autant que pour les mises et les enjeux. Car la première chose dans le monde social n'est pas une nature humaine préalablement définie par des pulsions égoïstes, mais la croyance dans la valeur des jeux auxquels nous sommes incités à participer, croyance antérieure à nous-mêmes et qui nous vient des autres, de leur regard, de leur considération, de leur crédit qui est une bénédiction. On ne peut en demander plus, il n'y aura pas de fin des temps, mais c'est déjà beaucoup : car cela nous permet de croire que, par delà l'horizon proposé par le règne du marché, l'on peut concevoir un ordre social offrant à tous, indissociablement, des conditions d'existence et des raisons d'exister.

Quand par ses écrits, son enseignement, son exemple, avec rigueur mais avec combien de tact, un homme nous dit des choses aussi bouleversantes, aussi vivantes, sa parole, elle, ne peut mourir.

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