La croisade antiterroriste du professeur Walzer

Louis Pinto (Raisons d'agir)


Ce texte est paru dans le Monde Diplomatique de Mai 2002 (page 36).



Le quotidien Le Monde (1) a fait grand cas d'un manifeste d'intellectuels américains soutenant, au nom des principes suprêmes de la civilisation, l'action du gouvernement Bush face au « terrorisme ». A côté d'idéologues notoires et d'anticonformistes officiels, on trouve quelques universitaires distingués dont on peut se demander quelle compétence ils ont pour traiter d'un tel sujet. Car, d'ordinaire, ces professionnels-là semblent concernés par des choses si abstraites qu'on serait tenté de renoncer à savoir soit ce qu'ils pensent de questions d'actualité, soit si ce qu'ils pensent a quelque chose à voir avec les opinions les plus courantes. Le 11 septembre est l'un des moments de vérité où se révèle particulièrement bien, chez certains philosophes, l'articulation de la sophistication savante et d'une idéologie déterminée, en l'occurrence l'idéologie impériale des Etats-Unis.

Il en va ainsi de Michael Walzer, l'un des signataires de ce manifeste, qui a proposé, dans un article de la revue intellectuelle qu'il dirige, des arguments en faveur d'une mobilisation contre le terrorisme (2). Ce professeur éminent de Princeton, qui met en oeuvre sur le terrain de l'actualité sa compétence savante en matière de questions de « justice », est un spécialiste de philosophie politique, connu en France grâce à plusieurs traductions (3), et classé plutôt à gauche. Comment a-t-il pu, loin des terrains plus sûrs de jadis, faire courir à la théorie le risque de perdre sa pureté cristalline et à lui-même celui de nous montrer l'inconscient social du théoricien ?

Première affirmation de son texte : l'existence d'une forme de violence sui generis susceptible d'être érigée en objet d'analyse. Le terrorisme est considéré comme « le meurtre délibéré d'innocents, trouvés par hasard, en vue de répandre la peur dans la population et de forcer la main des gouvernants ». Cette définition apparemment insignifiante, loin d'être utilisée comme un principe descriptif provisoire, permet de déduire immédiatement une leçon : il faut rejeter le principe relativiste et laxiste selon lequel « celui qui est un terroriste pour l'un est pour l'autre un combattant de la liberté ». Il s'agit de montrer, par la vertu propre de l'analyse conceptuelle que, sous aucun rapport, on ne saurait trouver de justification au terrorisme. Contre les belles âmes et contre les sophistes, le professeur de philosophie politique n'a, au fond, rien d'autre à dire.

D'où vient la haine ?

Le philosophe est bien obligé de sortir du répertoire formaliste des critères et des définitions et de proposer une grille d'analyse, mais il le fait d'une manière telle que son discours maintienne toujours sa préséance théorique envers le répertoire des hypothèses empiriques. Qu'en est-il de l'explication du phénomène ? La « première chose à comprendre », déclare d'emblée Walzer, est que le terrorisme est « un choix, une stratégie politique dans une série d'options ». Pour établir un point aussi flou mais dans lequel se laisse pressentir la condamnation finale, l'auteur fait appel au sens commun, il nous demande simplement d'« imaginer un groupe assis autour d'une table et discutant sur ce qu'il faut faire » ; s'il concède que cet « instant est difficile à reconstruire », il est « sûr qu'il a bien eu lieu » - même si, précise-t-il avec méthode, « une fois que le choix est fait, ceux qui se sont opposés à la terreur sont d'ordinaire tués », ce qui nous prive évidemment de leur témoignage et nous renvoie à notre imagination.

Une telle difficulté est, à vrai dire, exagérée (des témoignages d'opposants ou de terroristes repentis, après tout, il y en a eu), mais si le philosophe est aussi réticent à s'engager sur celui de l'histoire qui devrait pouvoir étayer l'argument du choix stratégique, c'est tout simplement parce qu'il entend prendre des distances avec un ordre de preuves au sein duquel il ne se sent pas à l'aise, celui des déterminations et des déterminismes (« Je ne crois pas qu'une simple explication matérialiste marche »). Pour qu'il y ait du choix, le matérialisme sommaire doit avoir été écarté : même si on a « beaucoup parlé ces derniers mois de la misère humaine, de la terrible pauvreté, des vastes inégalités globales dans lesquelles le terrorisme trouve son "enracinement ultime" », selon lui l'argument ne tient pas, puisque la misère n'engendre pas partout et toujours le terrorisme (regardez l'Afrique). Comme le terrorisme n'est jamais inévitable, « le meurtre d'innocents n'est pas excusable ».

L'intention de l'auteur est d'en finir avec ce qu'en France on appelle le « laxisme » et qu'il nomme la « culture de l'indulgence et de l'excuse ». Il réfute l'argument de l'« opprimé » : il y a d'autres moyens que la violence pour faire valoir son point de vue, comme le montre l'exemple (inépuisable) de Gandhi. Autre argument fallacieux (et nommé « tiers-mondiste » en France) : celui du sentiment de culpabilité qui nous porte à incriminer les plus puissants. L'erreur commise ne saurait être une excuse pour les victimes : « Même si la politique américaine au Proche-Orient et en Asie du Sud-Est a eu et a ses torts à bien des égards, cela n'excuse pas l'attaque terroriste. »

Après ces réfutations, il ne reste plus à Michael Walzer qu'à avancer une explication qui se fait attendre. Ni « simple » ni « matérialiste », elle ne saurait être qu'une « combinaison de facteurs culturels, religieux et politiques ». Selon cette vision culturaliste, le terrorisme résulte non pas de la détresse, mais d'un imaginaire culturel mettant en relation le langage de l'islam avec les impasses de la modernisation économique et politique des régimes du Proche-Orient (dont la responsabilité leur est, d'ailleurs, largement attribuée).

Alors que faire, que devons-« nous » (« nous » : les civilisés) faire ? La solution préconisée est un large front où chaque citoyen a sa place dans une « guerre juste ». D'abord le pouvoir temporel : l'armée doit agir de sorte qu'à défaut des informations décisives sur les stratégies mises en oeuvre et leurs conséquences, le « caractère sérieux » de son « intention de ne pas faire de torts aux civils » puisse, du moins, être estimé plausible (nous avons là une application originale aux militaires du fameux principe de charité). Reste le « travail idéologique » accompli en dehors de l'Etat. Son rôle, tout aussi indispensable, consiste à intervenir contre la « culture de l'indulgence et de l'excuse » dont profitent les terroristes.

Pour la bonne cause, le philosophe ne dédaigne pas de se retrouver parmi toutes sortes de combattants, « laïques, religieux, universitaires, prédicateurs, essayistes », qui, comme il doit bien le savoir, sont loin d'ordinaire de se distinguer par un quelconque souci de la vérité et de la justice. Comme les intellectuels « progressistes », si longtemps bridés par l'autocensure idéologique, semblent heureux, à l'image du professeur Walzer, de se libérer de leur mauvaise conscience envers les dominés et de se trouver enfin en accord avec la « majorité » du pays, de leur pays retrouvé ! Pour mener sa lutte propre, la lutte théorique, le philosophe a besoin de rapprocher le rationalisme matérialiste de l'historien ou du sociologue et l'idéologie politico-religieuse des terroristes : expliquer en découvrant des facteurs objectifs, c'est déjà commencer à excuser. Afin de ne pas s'engager sur le terrain incertain et complexe des hypothèses empiriques, Walzer préfère les tautologies moralisantes au sujet des terroristes qui tuent parce qu'ils sont méchants : indigné par le crime commis tenu pour « injustifiable », il est ou il fait « celui qui ne veut pas savoir », celui qui, au nom d'idéaux suprêmes, oppose une sourde oreille philosophiquement altière à tous ceux qui voudraient comprendre et qui, pour comprendre, doivent se rapporter à un contexte historique.

Certes, les miséreux ne sont pas tenus de se révolter, mais s'ils se révoltent avec des moyens aussi inhumains, c'est peut-être parce que les alternatives progressistes se sont vues méthodiquement disqualifiées par l'action déterminante de ceux-là mêmes qui, hier, préféraient tout (par exemple Ben Laden première version) au « communisme », et qui, aujourd'hui, se présentent en champions mondiaux de la « démocratie ». Certes, les révoltés n'utilisent pas toujours la violence, mais s'ils l'ont choisie, on peut, sans beaucoup d'imagination, faire l'hypothèse que la haine ne leur est venue ni du ciel ni d'Allah. Lorsque, par leurs capitaux, leur armée, leurs services secrets, leur télévision, les puissants montrent le peu de valeur qu'ils attachent aux mots, alors il n'est pas étonnant que, face à l'injustice universelle de leur loi « démocratique », certains passent du désarroi au fanatisme, c'est-à-dire s'accrochent à des mots tenus pour intouchables.

Critiquer l'impensé

Pour agir sur un ordre de choses où des terroristes sont possibles, il fallait commencer par déconstruire les visions d'école qui nous parlent d'une partie de l'humanité comme de mauvais élèves ayant fait de mauvais « choix ». Le devoir d'un intellectuel n'est pas, à la différence du chien de garde, d'apporter la contribution docte de la théorie à une ligne de front décidée par le pouvoir politique. C'est d'abord de critiquer l'impensé de ceux qui décident. Non seulement le « terrorisme » est un concept analytique pauvre, non seulement la vision d'une lutte universelle entre démocratie et terrorisme ressemble à une bande dessinée à destination d'enfants et de politologues, mais ces clichés honorent peu celui qui, au lieu de créer les moyens d'une résistance intellectuelle à tous les pouvoirs, a plutôt « choisi » d'appeler à l'action de propagande, c'est-à-dire à la démission intellectuelle, y compris face aux causes effectives de l'inacceptable terrorisme.


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(1) Lire dans la rubrique « Horizon débats » du 15 février 2002, la double page « Lettre d'Amérique, les raisons d'un combat ».
(2) Michael Walzer, « Five Questions about Terrorism », Dissent, New York, hiver 2002.
(3) Michael Walzer, De l'exode à la liberté, Calmann-Lévy, Paris, 1986 ; La Révolte des saints, Paris, Belin, 1987 ; Régicide et révolution, Payot, Paris, 1989 ; Critique et sens commun, La Découverte, 1990 ; Le Deuxième Age de la critique sociale, Métailié, Paris, 1995 ; Pluralisme et démocratie, Esprit, Paris, 1997 ; Sphères de justice, Seuil, Paris, 1997 ; Traité sur la tolérance, Gallimard, Paris 1998 ; Guerres justes et injustes, Belin, Paris, 1999.

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