"Salut, c'est Pierre Bourdieu..."
par Frédéric Lebaron
Texte paru dans le journal L'Humanité le 29 janvier 2001
Nous avons souvent, ces dernières années, commencé la journée en entendant ces mots. Cette phrase que nous n'entendrons plus était toujours un événement. Elle annonçait un projet scientifique ou politique, un coup de gueule contre le monde tel qu'il est ou, tout simplement, l'envie de savoir ce qu'on "en pensait", ce que l'on faisait. Elle annonçait toujours un don, d'une valeur qui ne se mesure pas, celui de l'inépuisable énergie que Bourdieu engageait dans ses travaux, dans ses lectures, dans ses actions, dans ses combats, et qu'il parvenait à transmettre autour de lui, contre les forces d'inertie et les logiques sociales dont il était, plus que tout autre, conscient. Mercredi, le jour de sa mort, un jeune chercheur norvégien invité au Centre de sociologie européenne présentait les résultats de travaux statistiques sur l'espace social devant des doctorants français, allemands, italiens : il nous montrait à quel point le modèle de La distinction, adapté et transposé, s'applique aujourd'hui encore aux sociétés les plus diverses. Mais il suffit d'avoir visité une librairie de sciences sociales, à New York, Londres ou Berlin, de parcourir les tables des grandes revues académiques pour vérifier, si besoin était, que la sociologie de Bourdieu est plus vivante que jamais, inspirant des dizaines de travaux sur les objets les plus variés, nourrissant constructions théoriques et polémiques intellectuelles dans presque tous les pays du monde. Toutes ces chercheuses et tous ces chercheurs anonymes qui ont un jour "croisé Bourdieu", ces "travailleurs de la preuve" selon le mot de Bachelard qu'il aimait à citer, savent bien ce que signifie sa disparition pour les sciences sociales mondiales. Mais ils sont aussi convaincus que son œuvre est vivante, et d'abord parce qu'elle vit à travers eux, un peu comme la pensée d'Einstein vit dans les opérations les plus banales de la vie scientifique ordinaire des physiciens. Ils sont à mille lieues des jugements péremptoires des intellectuels médiatiques, presque exclusivement français, toujours trop pressés (soyons charitable, aimait-il à dire) pour prendre la peine de le lire.
Si Bourdieu a tant combattu les intellectuels médiatiques, ces dernières années, c'est d'abord parce qu'il était révolté de l'injustice structurelle de leur position : dotés d'un immense pouvoir de consécration du fait même de leur complaisance à l'égard des pouvoirs économiques et politiques, ils peuvent anéantir en une phrase voire un mot des décennies de résultats d'enquêtes, des milliers de preuves, toujours partielles et toujours discutables, des théories nouvelles qui ne demandent qu'à être mises sur le chantier du travail empirique. Ils obligent le chercheur en sciences sociales à un double combat, auxquels beaucoup renoncent par avance : accumuler du capital scientifique, comme tout autre chercheur, et lutter chaque jour contre la dévaluation de la posture scientifique, par essence critique, lorsqu'elle s'applique au monde social.
Le combat "politique" de Pierre Bourdieu, que l'on oppose à tort à ses travaux de sociologue, est celui d'un chercheur autonome, qui a érigé cette autonomie en principe d'intervention dans la sphère publique. C'est le sens même du collectif et de l'entreprise "Raisons d'agir", qui ont concrétisé, et concrétisent toujours, cette posture de sociologue engagé sur la base de son capital scientifique, de ses compétences et de son autorité spécifiques. Mais le Bourdieu du Déracinement, ce livre qu'avec Abdelmalek Sayad il consacra en 1964 aux déplacements de population dans l'Algérie colonisée, était le même : observateur objectif des effets sociaux des transformations économiques donc citoyen en rupture avec la vision dominante, à l'affût des souffrances cachées des "sans voix". Dans la phase actuelle du capitalisme, néo-libérale, la simple défense de l'autonomie du travail intellectuel conduit à un choix radical : les pouvoirs économiques, aidés d'une pseudo-science officielle, menacent l'existence de la science et de la culture en même temps qu'ils détruisent les rares protections des plus faibles face à la "compétition internationale". En existant comme chercheur autonome, en se dotant des moyens de cette existence, on accomplit un acte de résistance face à la logique destructrice du capitalisme moderne. Et peut-être, de même que les luttes des dissidents annoncent souvent la fin des systèmes politiques corrompus, l'engagement radical de Pierre Bourdieu, dissident de toujours, aura-t-il contribué à faire vaciller les certitudes des prophètes de la mondialisation.
Pierre Bourdieu ne sera plus là pour les nombreux chantiers qu'il avait ouverts, de l'analyse des données à l'histoire sociale de la révolution impressionniste en passant par l'étude du fonctionnement social de l'économie, de la politique et des médias, sans oublier bien sûr toutes les actions citoyennes auxquelles il s'associait, comme un simple militant, de Porto Alegre aux contre-sommets. Il nous laisse seuls face à d'immenses défis. Seuls, malheureux, mais pas désarmés.
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