Entretien avec Keith Dixon

paru dans l'hebdomadaire Politis n°850 du 5 mai 2005



Peut-on voir dans le blairisme le nouveau visage de la sociale démocratie à l'européenne ?
Il me semble qu'au contraire, le blairisme marque une rupture avec la sociale démocratie britannique et européenne. C'est une forme de néo-libéralisme qui s'inscrit dans une filiation thatchérienne, ayant définitivement abandonné, par exemple, toute référence au keynésianisme et toute pratique visant à réduire les inégalités sociales. Margaret Thatcher a assuré l'essentiel de la transformation révolutionnaire de la société britannique dans le sens du néo-libéralisme. Tony Blair, depuis son arrivée au pouvoir en 1997, a consolidé et pacifié ces nouveaux rapports. Pour ce faire, il lui arrive d'avoir recours à une rhétorique progressiste. Rhétorique qui peut correspondre à une pratique sur des questions de société (défense de la parité, condamnation de l'homophobie), mais qui tourne à vide quand l'économie est en jeu. Cette même dichotomie se retrouve dans le Traité Constitutionnel Européen (TCE) : voilà un projet fondamentalement régressif qui manie parfois le verbe progressiste. D'ailleurs, les blairistes soutiennent ardemment le TCE. Peter Mandelson est ainsi intervenu publiquement, lors de la consultation interne du Parti Socialiste français, en appelant ses "nombreux amis socialistes" à voter oui.

Pourquoi la Constitution Européenne est-elle un enjeu blairiste ?
Parce que ce qu'elle préconise correspond assez bien à ce qui existe déjà en Grande Bretagne. Sont gravés dans ce texte une partie des principes qui aujourd'hui irriguent la gestion sociale et économique britannique. La libéralisation des services, par exemple, déjà bien avancée en Grande Bretagne, que Blair a toujours défendue. Pour mémoire, le Premier ministre britannique a soutenu publiquement la directive Bolkestein, expression radicale des principes du TCE.

Si Tony Blair est aussi proche de Margaret Thatcher, comment expliquer son attachement à l'Union Européenne ?
Je dirais que Blair est un optimiste, alors que Thatcher a fini par sombrer dans le pessimisme. Leurs visions de l'Europe ne s'opposent pas. Thatcher était en fait impatiente : les progrès dans le sens néo-libéral n'allaient pas assez vite. Du coup, surtout à partir de 1988, elle s'est détournée de l'Europe, qu'elle décrit en 2002 lors de son dernier discours politique, comme la "nouvelle Union Soviétique". Tony Blair croit encore à l'avenir néo-libéral de l'espace européen. Il a un sens de l'alliance que n'avait pas Thatcher et peut adapter sa stratégie. C'est ainsi qu'il a d'abord fait cause commune avec le SPD allemand pour les élections européennes de 1999. Mais les résultats ont été, dans les deux pays, catastrophiques. Blair s'est alors détourné de la sociale démocratie au profit d'alliés plus sûrs : Berlusconi et Aznar.

Comment expliquer l'échec d'alliance entre le SPD allemand et les nouveaux travaillistes britanniques ?
Parce que l'Allemagne n'a pas connu la transformation de la Grande Bretagne. Depuis qu'il a, en 1994, accédé à la tête du Parti Travailliste, Blair a réussi à disqualifier symboliquement sa gauche, à réécrire l'histoire de son parti en tenant la gauche pour responsable du déclin travailliste. Ainsi a-t-il pu s'emparer du discours de droite, à base de flexibilité, de privatisation, de libéralisation et d'hostilité envers les syndicats, si proches du thatchérisme. Mais en Allemagne, des courants sociaux-démocrates - la "vieille gauche" comme la nomme Blair - résistent encore à la vision néo-libérale.

Recommencerait-il la même erreur avec le Parti Socialiste français ?
Dans les relations entre les blairistes et le PS, il y a un avant et un après Jospin. Avant, les blairistes percevaient le PS, à bon ou à mauvais escient, comme le maillon faible de la "modernisation", comme une caricature de la vieille gauche. La défaite de Jospin leur a offert l'occasion de faire la leçon aux socialistes français, proposant l'expérience néo-travailliste comme modèle. Ils rejoignaient ainsi des critiques exprimées par des intellectuels socialistes, comme Zaki Laïdi et Laurent Bouvet, pressés d'en finir avec la gauche "archaïque". Voilà qui ouvre un nouvel espace de collaboration entre les blairistes et ceux, en France, qui suivent avec intérêt l'expérience néo-travailliste. Comme Laurent Fabius, avant le débat sur le TCE, et Dominique Strauss Kahn, qui fréquentent les milieux blairistes et participent aux séminaires de leur think tank, Policy Network. Maintenant se réunissent autour de Strauss Kahn et du oui "de gauche", des hommes politiques qui, à un degré ou à un autre, oeuvrent à une transformation à la Blair.

Le blairisme et la Constitution ne sont-ils les paradigmes d'un champ politique de plus en plus réduit ?
Oui, et c'est un danger réel. Inspirés par le néo-libéralisme, les deux partis britanniques dominants sont aujourd'hui d'accord sur le modèle économique et social. Le débat politique se déplace ainsi vers des questions de morale ou "de société", questions tout à fait importantes, mais qui sont actuellement instrumentalisées par les blairistes pour marquer leur différence avec leurs "adversaires" conservateurs. L'adoption de la Constitution européenne pourrait avoir les mêmes conséquences, mais dans un espace bien plus étendu : fermer le champ des possibles politiques. En France, une victoire du oui pourrait être perçue, et sans doute à juste titre, comme une victoire symbolique de la vision blairiste, celle qui souhaite la mise à mort de ce que certains appellent le "surmoi marxiste" de la gauche française, afin d'épouser les contours de la "modernité". Autrement dit du néo-libéralisme.

Propos recueillis par Marion Dumand, Politis

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