"Le toutou de Bush" ?
Blair et l'impérialisme "libéral"


Keith Dixon (Raisons d'agir)



Les métaphores animalières accompagnent depuis longtemps la représentation médiatique du premier ministre britannique. A peine arrivé à la tête du parti travailliste en 1994, Blair était transformé en "Bambi" par des médias britanniques, séduites par le caractère apparemment affable et inoffensif du nouveau dirigeant de la gauche. Blair semblait doux comme la création hollywoodienne, attachant dans sa candeur humaniste, un gendre idéal, en somme, qui séduisait jusque dans les franges de l'électorat conservateur lassées par la dureté doctrinale des thatchériens et agacées par l'incompétence brouillonne du premier ministre "d'intérim", John Major.

Mais Blair, en fin de compte, n'avait rien du Bambi en question, et quelques mois d'exercice du pouvoir allaient démontrer le caractère inadapté, voire trompeur, du sobriquet. Derrière le sourire impeccable et le verbe détendu se cachait une autre bête politique, aux dents d'acier : dans les mois qui suivirent l'arrivée de Blair et de son équipe au numéro 10 Downing Street, des propositions de "réforme" sociale et économique dans la droite ligne de la politique de ses prédécesseurs conservateurs se multiplièrent. Autonomie de décision concernant sa politique monétaire accordée à la Banque d'Angleterre, privant ainsi le gouvernement de toute possibilité d'intervention dans le domaine monétaire ; mise en place d'un nouveau système de contraintes pour les jeunes chômeurs menacés de retrait de leurs allocations s'ils ne revenaient pas sur le marché du travail, quelles que soient les conditions offertes ; baisse des allocations des parents isolés censée encourager ces derniers aussi à revenir au travail salarié ; chasse à la petite délinquance au nom de la "tolérance zéro" ; critiques tous azimuts du service public et des fonctionnaires présentés comme des forces conservatrices et appel concomitant au secteur privé pour résoudre les problèmes (réels) de secteur éducatif, entre autres (dans ce cadre, le géant du fast food, MacDonalds, deviendra partenaire privilégié du gouvernement dans des zones d'éducation ciblées). Le ton fut donné pour ce qui allait devenir une véritable stratégie de rupture avec l'ensemble des traditions politiques du travaillisme, rivalisant désormais avec le thatchérisme dans sa volonté de libérer la "dure et juste loi du marché" de toute contrainte extérieure. Et la presse abandonna discrètement toute référence à la gentille biche du cinéma pour enfants…

Si le premier mandat de Blair (1997-2001) a été essentiellement caractérisé par l'adoption par les travaillistes du cadre doctrinal laissé par les conservateurs (éloge et pratique de la privatisation ; maintien des contraintes juridiques pesant sur l'activité syndicale ; défense de la précarisation des salariés au nom de la "flexibilité" du marché du travail, le tout souvent dissimulé sous une rhétorique de "troisième voie") le deuxième mandat qui s'ouvrit en juin 2001 allait rapidement être occupé par les tensions internationales, surtout après les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Blair sera parmi les dirigeants occidentaux des plus affirmés dans son accompagnement et sa défense publique de la réaction de l'administration Bush à ces événements, surtout lors des préparatifs internationaux de l'intervention militaire en Irak. Ainsi naquit le deuxième sobriquet animalier de Blair : ses critiques voyaient en lui le "toutou" de Bush, celui qui aboyait sur commande et défendait sans démordre toute l'action de son maître. Mais une fois de plus, la métaphore animalière est trompeuse.

Derrière elle se cache, bien sûr, l'idée selon laquelle les positions du gouvernement néo-travailliste dans le domaine des affaires étrangères seraient désormais uniquement déterminées par le puissant allié américain. Un commentateur respecté de la vie politique britannique, Hugo Young, évoqua même à cet égard, dans un article publié peu de temps avant sa mort (1), l'abandon pur et simple de la souveraineté politique britannique aux Américains.

Or, lorsque l'on regarde de plus près les discours et les actions des néo-travaillistes depuis qu'ils sont arrivés au pouvoir une analyse moins unilatérale s'impose. La politique étrangère suivie par Blair depuis le 11 septembre 2001, ses options résolument guerrières, correspondent à des orientations déjà définies bien avant l'attentat revendiqué par Al Quaeda et la réaction belliciste de l'administration Bush.

Dès les premières années du premier gouvernement de Blair, les porte-parole du gouvernement, et Blair lui-même, insistaient sur une nouvelle orientation plus interventionniste de la politique étrangère britannique. A l'époque, une partie de la gauche européenne croyait y déceler une rupture avec la politique de défense étroite des intérêts britanniques qui avait caractérisé les gouvernements précédents ; les amis socialistes de Blair poussaient un soupir de soulagement devant cet esprit d'ouverture. Le Ministre des Affaires Etrangères du premier gouvernement de Blair, Robin Cook, les encouragea dans ce sens en évoquant une nouvelle dimension "éthique" de la politique internationale de son pays. Désormais le Royaume Uni défendrait, dans ses relations avec le reste du monde, tout autant ses valeurs que ses intérêts. Mais on se trompait lourdement sur le sens des mots.

Il va falloir cependant attendre la guerre du Kosovo en 1999, pendant laquelle Blair joua le rôle du faucon dans l'alliance anglo-américaine, défendant contre l'avis de Clinton et des autorités militaires américaines l'idée d'une intervention terrestre, pour comprendre les contours précis de cette nouvelle politique. C'est à cette période que Blair va faire sa première et cruciale déclaration programmatique sur les principes qui devraient désormais, selon lui, régir les nouvelles relations internationales et déterminer à quel moment l'on devait "intervenir dans les conflits des autres". Ce discours, prononcé le 4 avril à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'OTAN, énonce déjà les idées principales qui vont motiver le ralliement de Blair à la politique de G.W. Bush trois ans plus tard en Irak. Il y évoque dans un premier temps le caractère nouveau et exemplaire de l'intervention au Kosovo, "une guerre juste basée non pas sur des ambitions territoriales mais sur des valeurs". Il enchaîne avec une analyse de la globalisation, phénomène économique certes, mais aussi politique et sécuritaire, qui impose de nouvelles contraintes incontournables à ce que Blair appelle la "communauté internationale". S'adressant à son public américain il affirme que "Nous sommes désormais tous des internationalistes. Nous ne pouvons refuser de participer aux marchés globaux si nous voulons prospérer." et il conclue que "Nous ne pouvons tourner nos dos aux conflits et aux violations des droits de l'homme dans d'autres pays si nous voulons rester en sécurité". Après avoir fait l'éloge de la puissance américaine, Blair énonce les critères qui devraient à l'avenir régir toute intervention militaire "pour les valeurs" dans le cadre de la guerre juste :
a. être sûr du bien-fondé de l'intervention ;
b. explorer toutes les alternatives diplomatiques ;
c. procéder prudemment et s'assurer que l'intervention est possible du point de vue pratique ;
d. réfléchir aux conséquences à long terme qui devraient être assumées ;
e. être sûr que l'intérêt national est en cause. Plusieurs commentateurs à l'époque ont fait remarquer que la question de l'autorisation internationale préalable d'une telle intervention n'est pas évoquée par Blair…

Depuis cette déclaration, Blair est devenu le premier ministre le plus guerrier de l'histoire moderne de la Grande-Bretagne, ayant engagé son gouvernement dans cinq conflits militaires depuis son arrivée au pouvoir : attaques aériennes anglo-américaines contre l'Irak en 1998, guerre du Kosovo en 1999, intervention en Sierra Léone en 2000, guerre d'Afghanistan en 2001et de nouveau l'Irak en 2003…. Et Blair lui-même a indiqué que l'intervention en Irak n'est que le prologue d'une pièce destinée à être jouée jusqu'au bout. L'analyse que Blair entame dans son discours de Chicago sera mise à la rude épreuve de la réalité lors de la deuxième guerre d'Irak qui va, un temps, lui coûter une popularité jusque là inébranlable dans l'opinion publique britannique. Mais, fidèle à la ligne qu'il a fixée à son gouvernement dès les premières annonces des intentions américaines, Blair n'a jamais abandonné son soutien à l'administration de Bush, et a constamment entouré cette guerre "pour les valeurs" d'interventions essentiellement puisées dans l'argumentaire de Chicago. Cela malgré plusieurs révoltes sans précédent du groupe parlementaire néo-travailliste et le départ de plusieurs ministres, dont l'ancien Ministre des Affaires Etrangères, Robin Cook, malgré les remous médiatiques autour du suicide du Docteur Kelly, spécialiste du Ministère de Défense britannique en désaccord avec la politique menée par Blair en Irak, malgré le mécontentement grandissant d'une partie de sa base électorale depuis la non-découverte des armes de destruction massive.

Si Blair et ses principaux alliés au sein de la direction néo-travailliste ont tenu bon dans un climat politique intérieur franchement hostile sur ces questions, c'est que leur engagement auprès de Bush va bien au-delà d'une simple relation de dépendance et d'une rhétorique de perroquet. La "guerre juste" fait désormais partie du monde conceptuel des blairistes, et plus personne parmi eux ne rougit à l'évocation de ces valeurs résolument occidentales qui déterminent la justesse des guerres. Non seulement les néo-travaillistes ne "suivent" pas l'administration américaine, mais ils pourraient même prétendre qu'ils ont en quelque sorte devancé leurs amis américains dans la conceptualisation d'un nouvel interventionnisme de type impérial. Ce revirement des positions travaillistes se fait dans un climat intellectuel et politique assez particulier qui a vu, ces dernières années, le retour en force d'un courant d'opinion qui avait été largement marginalisé après la fin de l'Empire britannique il y a une quarantaine d'années, courant qui cherche à réhabiliter un impérialisme, désormais qualifié de "libéral", qui exprimerait les efforts civilisateurs des Britanniques au XIX e siècle et des Américains depuis le milieu du vingtième siècle.

En effet, sous la plume de Niall Ferguson, professeur d'histoire à l'Université d'Oxford et coqueluche de média américaines, l'Empire britannique est (re)devenu synonyme de progrès économique et social et porteur des valeurs universelles. Ces idées ont trouvé un débouché populaire dans la présentation par la BBC en 2003, en forme de feuilleton télévisé, d'un des ouvrages de Ferguson. Non content de ré-écrire l'histoire des menées impérialistes de son propre pays , Ferguson utilise désormais son nouveau profil médiatique transatlantique pour exhorter les Américains à reconnaître et embrasser leur rôle d'impérialistes libéraux, en Irak comme ailleurs (2).

Si Ferguson a contribué à modifier le climat d'opinion sur la question impériale des deux côtés de l'Atlantique et à déculpabiliser le vieux courant impérialiste qui est loin d'être inexistant en Angleterre, son profil politique de conservateur radical et ses dérapages verbaux (en parlant d'Al Quaeda, il évoque l' "Islamo-bolchévisme") l'éloignent quand-même du cercle de Blair. Ceci n'est pas le cas, cependant, pour un autre défenseur zélé de l'impérialisme, Robert Cooper, qui est conseiller de Blair pour ce qui concerne les questions internationales et qui partage non seulement la vision que Ferguson défend du passé impérial britannique, mais aussi l'enthousiasme de son collègue historien pour les interventions impériales contemporaines (3).

S'il fallait trouver une image animalière plus proche de la réalité du blairisme, et qui rend mieux compte de la relation spéciale qui unit aujourd'hui Blair et Bush, peut-être faudrait -il voir en celui-là le pitbull doctrinal de celui-ci. En effet, aujourd'hui, à côté des écrits bellicistes des néo-conservateurs américains (dont beaucoup chantent l'éloge de Blair (4)) se trouve un corps doctrinal de plus en plus élaboré et de plus en plus agressif, dans le camp blairiste même, et dont la fonction est de légitimer les interventions actuelles et, sans doute, à venir du "nouvel" impérialisme.


(1) Hugo Young, "Under Blair, Britain has ceased to be a sovereign state" dans The Guardian du 16 septembre, 2003.
(2) Dès 2001 Ferguson intervient dans la presse britannique et américaine pour chanter les louanges du nouvel impérialisme. Voir, par exemple, son article dans The Guardian du 31 octobre, 2001, intitulé sans ambiguïté, "Welcome the new imperialism".
(3) Voir, par exemple, l'article de Cooper publié dans The Observer en avril 2002, intitulé "Why we still need empires" dans lequel Cooper explique sa vision des choses : "Empire et impérialisme sont devenus des termes péjoratifs et aucune puissance coloniale n'est prête à assumer ses devoirs, et pourtant l'opportunité - voire la nécessité - de colonisation est aujourd'hui aussi grande qu'au XIXe siècle".
(4) Voir, par exemple, l'article de Robert Kagan dans le Washington Post du 31 janvier 2003, intitulé "Politicians with guts"

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