Conflit de générations ou lutte de classes ?
par Gérard Mauger
Un article paru dans L'Humanité (21 avril 2007) dans le dossier "Ce qui ne peut plus durer"
"La jeunesse n'est qu'un mot", disait Pierre Bourdieu. Si évident que soit ce constat, le rappel n'était sans doute pas inutile. Les "essayistes" qui prennent aujourd'hui fait et cause pour "une génération sacrifiée" "en panne d'ascenseur social", continuent, en effet, de confondre implicitement les élèves des grandes écoles (la future "Noblesse d'État" et les états-majors des multinationales), ceux des filières plus ou moins dévaluées de l'enseignement supérieur (où se recrutent les "intellos précaires") et ceux des lycées d'enseignement professionnel (les futurs ouvriers et employés précaires).
Si cet abus de langage peut se perpétuer, c'est d'abord parce que la "massification" scolaire a engendré une inflation-dévaluation généralisée des titres scolaires qui s'est traduite par une déqualification structurale qui affecte les nouvelles générations vouées à obtenir de leurs titres moins que n'en avaient obtenu les générations précédentes. C'est aussi parce que, faisant valoir une égalité de principe contre une inégalité de fait, l'appel à "la jeunesse" est assuré de rencontrer l'adhésion de tous ceux qui, socialement dominés, ont apparemment intérêt à ce label unificateur et au déni de l'inégalité sociale qu'il implique. C'est enfin parce que le travail de mobilisation politique, recherchant l'unification et l'universalisation, semble s'opposer au travail d'analyse qui met en évidence les écarts, les distances, les clivages, les conflits.
De l'automne 2005 au printemps 2006, à quelques mois d'intervalle, "deux jeunesses" ont occupé "la rue" et les scènes médiatique et politique : d'abord une fraction émeutière des "jeunes des cités", puis une partie de la jeunesse étudiante et lycéenne (qui incluait des "jeunes des cités") mobilisée contre le CPE.
Mobilisés contre l'illégitimité d'une violence physique d'État (les deux "morts pour rien" de Clichy sous Bois) et d'une violence symbolique d'État (la "racaille" et le "Kärcher" de Sarkozy), les "émeutiers" de novembre 2005 se recrutaient prioritairement dans les franges déscolarisées des "jeunes des cités" ou parmi les jeunes chômeurs sortis de l'école sans diplôme ou avec des titres scolaires dévalués (CAP, BEP) : ceux qui, issus de familles populaires, pour la plupart immigrées, fragilisées et paupérisées par le chômage de masse et par la précarité, sont en échec scolaire, au chômage, en intérim ou en stage, ont fourni la "base de masse" de ces émeutes de banlieue.
Présenté comme une mesure destinée à "lutter contre le chômage" des jeunes de moins de 26 ans, le CPE franchissait un pas de plus vers la flexibilisation du marché du travail, institutionnalisant la précarité de "la jeunesse", tous diplômes confondus. Partie d'universités de province et, dans la plupart des cas, de filières peu sélectives qui recrutent dans les classes moyennes et les classes populaires, la mobilisation étudiante s'est progressivement étendue aux lycées d'enseignement général puis aux LEP, se connectant ainsi avec "les jeunes des cités". Précarisant et soumettant à l'arbitraire patronal l'ensemble des "moins de 26 ans", le CPE tendait à ainsi brouiller les frontières entre "les jeunesses".
L'élargissement du mouvement ne doit pourtant pas masquer les multiples clivages au sein de "la jeunesse" mobilisée contre l'institutionnalisation de la précarité. Les écarts de toutes sortes persistent, en effet, à commencer par la vulnérabilité différentielle au chômage et à la précarité. Si le passage par l'enseignement supérieur n'est plus aujourd'hui une garantie absolue d'emploi stable, les perspectives d'emploi restent très différentes selon le niveau de qualification. Si, en 2003, 14 % des diplômés de niveau bac + 2 ont été confrontés au chômage au cours de l'année suivant l'obtention de leur diplôme, c'était le cas pour 48 % de ceux qui n'avaient aucun diplôme et s'il est vrai que plus d'un jeune sur deux, titulaire du bac, passe par un emploi précaire déqualifié en début de carrière, ils en évincent les non-diplômés.
Par ailleurs, la construction d'un mouvement social contre la précarité est confrontée aux entreprises adverses de consolidation des discontinuités, d'édification de barrières symboliques et pratiques entre "les bons manifestants" et "les mauvais casseurs", "les bonnes classes moyennes" et "la mauvaise banlieue", ou encore aux entreprises de diversion qui construisent ("sur le papier") une "génération sacrifiée" pour l'opposer à une génération de soixante-huitards "égoïste", "crispée sur ses acquis". Contre cette thèse "tendance" qui oppose les "baby loosers" aux "baby boomers", il faut rappeler que la solidarité familiale amortit la situation précaire des jeunes générations, que la dévaluation de la force de travail simple trouve son origine dans la mise en concurrence des "prolétaires de tous les pays", que l'inflation des titres scolaires et le déclassement qu'elle induit est la conséquence des transformations des stratégies de reproduction des différentes classes sociales et que la précarisation des titulaires de diplômes dévalués est la condition sine qua non de stratégies managériales qui visent à extorquer la docilité de cadres moyens préposés à l'encadrement des ouvriers et employés non qualifiés.
Loin d'un conflit imaginaire qui opposerait cette "génération sacrifiée" au cynisme de soixante-huitards repus, l'extension de la précarité est la conséquence d'un capitalisme néo-libéral débridé, incarné par la nouvelle fraction dominante des classes dominantes, capable de répartir ses porte-parole politiques à droite, au centre et même à gauche…
Si, comme l'a montré la lutte victorieuse contre le CPE, l'unification des fractions précarisées ou menacées de précarisation de "la jeunesse" n'est pas impossible, rien n'est sans doute plus urgent que de travailler à la réunification des classes populaires "établies" et des classes populaires "précarisées". Elle passe par la reconstruction d'une capacité de résistance collective à la révolution conservatrice néo-libérale qui progresse inexorablement depuis un quart de siècle. Elle ne se fera pas sans reconstruire une représentation politique collective, donc aussi sans trouver le moyen de surmonter les divisions au sein de "la gauche anti-libérale". Si intelligibles soient-elles, ces divisions, aussi navrantes que funestes, ne peuvent plus durer !
Dernières publications de Gérard Mauger :
L'émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Broissieux, Éditions du Croquant, 2006.
Les bandes, le milieu et la bohème populaire. Études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires, Paris, Éditions Belin, 2006.