La précarité est un mode de domination fondé sur l'état généralisé d'insécurité…
par Gérard Mauger
Un article paru dans L'Humanité dimanche (22-28 février 2007)
En dépit des difficultés et des controverses que soulève sa mesure, on sait qu'en France le taux de chômage des jeunes est particulièrement élevé, que les nouveaux entrants sur le marché du travail sont quasi systématiquement confrontés à la précarité (stages, intérim, contrats aidés, CDD, emplois saisonniers ou à temps partiel, etc.) et qu'ils sont d'autant plus exposés au chômage et à la précarité qu'ils sont plus scolairement démunis (aujourd'hui encore un jeune sur cinq sort du système scolaire sans diplôme supérieur au brevet des collèges). Pour les jeunes qui n'ont pas d'autres ressources qu'une force physique obsolète et des "valeurs de virilité" périmées, la stabilisation dans un emploi stable apparaît comme l'horizon indéfiniment éloigné d'une période de transition où alternent chômage, stages de formation, "petits boulots" précaires de "jeunes à tout faire" et ce sas est d'autant plus long que le capital scolaire détenu est plus faible. Du point de vue de "l'entreprise", le développement de ce type d'emplois permet d'accroître "la flexibilité", c'est-à-dire d'adapter le volume de main d'œuvre à la conjoncture : mais ce n'est sans doute pas le seul ni même le principal avantage qu'elle y trouve. L'extension de la précarisation a, en effet, de multiples conséquences (objectives et subjectives). Les conséquences objectives sont bien connues : le manque d'argent endémique, la dépendance prolongée par rapport à la famille d'origine, l'affectation à la "culture de rue", à plein temps et pour une durée de plus en plus longue, sans grand espoir de pouvoir s'en sortir, l'extension des pratiques déviantes (suicides, alcoolisme et diffusion des toxicomanies, d'une part, délinquance protéiforme, d'autre part), le développement d'une "économie souterraine", etc. Les conséquences subjectives frappent à la fois les jeunes que la précarité touche directement et ceux qui la redoutent.
Les premiers se voient condamnés à vivre au jour le jour, interdits de tout projet d'avenir, privés même de l'espérance qu'il faut pour pouvoir se révolter, surtout collectivement, contre le présent (et souvent d'autant plus qu'il est plus insupportable). L'ambition de changer le présent en fonction de l'avenir escompté suppose, en effet, un minimum de d'assurance. L'insécurité permanente induit un rapport à l'avenir qui oscille entre onirisme et fatalisme, entre révolutionnarisme sans lendemain et démission : "comme si rien n'était vraiment impossible tant que rien n'est vraiment possible", écrivait Pierre Bourdieu. Par ailleurs, la concurrence pour le travail qu'implique le chômage de masse ("l'armée industrielle de réserve"), permet à la fois d'inculquer à chacun les dispositions soumises auxquelles est subordonné l'espoir différé autant que nécessaire d'accéder un jour à un CDI et d'imposer à tous les dispositions individualistes qu'implique la concurrence dans le travail : lutte de chacun contre tous destructrice des valeurs de solidarité et des collectifs qui en dépendent.
Quant à ceux que la précarité épargne (au moins provisoirement), ils vivent sous la menace permanente de s'y trouver confrontés (c'est-à-dire aussi de retomber dans le sous-prolétariat et sa vie au jour le jour) et tendent à se représenter l'emploi qu'ils occupent, si épuisant et mal payé soit-il, comme "un privilège". Ainsi l'insécurité objective fonde-t-elle une insécurité subjective généralisée qui engendre elle-même la démoralisation et la démobilisation et renforce les clivages internes aux classes populaires : entre CDI et CDD, c'est-à-dire aussi entre jeunes et vieux, hommes et femmes, "établis" et "marginaux" (c'est-à-dire aussi souvent entre Français "de souche" et immigrés).
De ce point de vue, la précarité n'apparaît pas tant comme un dommage collatéral de "la nécessaire flexibilité" qu'impose "la fatalité économique de la mondialisation", mais comme un mode de domination fondé sur un état généralisé et permanent d'insécurité qui contraint aujourd'hui les plus démunis et demain tous les autres à faire acte de soumission : c'est, en tout cas, ce qu'impliquait la tentative de mise en place du CPE par le gouvernement Villepin-Sarkozy.