Rationalité du non au TCE
par Gérard Mauger
(pour l'association Raisons d'agir)
Une version abrégée de ce texte est parue dans le journal L'Humanité le 23 mai 2005
La hauteur de vue du tout-Paris politique, médiatique, intellectuel et artistique s'exaspère de l'irrationalité des cancres à courte vue qui s'obstinent à vouloir voter non au référendum sur le traité constitutionnel européen (TCE). Nul doute, en effet, que, sans ce malencontreux referendum, l'immense majorité des députés et sénateurs, de droite comme de gauche, l'auraient approuvé sous les vivats de la plupart des éditorialistes. « Ces nigauds, expliquent-ils, bernés par des interférences malheureuses entre le référendum et la politique intérieure française, se trompent de scrutin. Leur mauvaise humeur contre le gouvernement, si compréhensible soit-elle, se trompe de cible : le TCE n'est pas en cause !… » Et si « les cancres » (qui se recrutent plutôt dans les classes populaires comme il se doit), instruits par l'expérience acquise au cours des vingt dernières années de construction européenne, avaient compris l'essentiel de ce qu'il y a à comprendre ? Première leçon : le néo-libéralisme est devenu hégémonique chez les porteurs de stock options comme dans le personnel politique, dans le personnel médiatique comme dans l'intelligentsia, en Europe comme en France. Voter non, c'est, en effet, voter contre « les élites » (comme on dit dans les allées du pouvoir) ou contre « les encravatés » (comme on dit dans l'Hérault), tous convaincus que le libéralisme est le nouvel horizon indépassable de notre temps. Oui, la politique de Chirac-Raffarin est libérale, comme le fut celle des gouvernements « socialistes » successifs (à quelques nuances près) depuis le tournant de 1983 et comme l'est celle que définit irrévocablement le TCE : ô « concurrence libre et non faussée » ! Oui, Bruxelles sert d'alibi depuis vingt ans au personnel politique français, de droite comme de gauche, pour justifier les « indispensables réformes structurelles d'une société française sclérosée » (sic). Oui, la vertigineuse croissance des inégalités, le triomphe arrogant des uns et l'inexorable montée du chômage, de la précarité, de l'insécurité sociale et de la paupérisation (eh oui !) des autres ont tout à voir avec le néo-libéralisme qui inspire le TCE !… Oui, le TCE organise « objectivement » le dumping social et salarial, les délocalisations et les chantages aux délocalisations !… Non, le chômage de masse, la précarisation, la paupérisation ne sont pas « un mal français », mais une conséquence de la mise en pratique des dogmes néo-libéraux : dans ce carcan, il y a le choix entre le chômage de masse et les working poor du miracle anglais !…
« Erreur funeste ! Le TCE n'est pas libéral ! Le libéralisme préfère la jungle et a horreur des contraintes ! Le TCE, certes imparfait, oppose un rempart aux évolutions inéluctables et incontrôlables de l'économie mondialisée ! », s'indignent nos modernes amis du peuple. Deuxième leçon : la jungle, le laisser faire-laisser passer n'est pas un état de nature. La concurrence libre et non faussée est une construction politique de longue haleine à laquelle on s'affaire en France, droite et gauche confondues, depuis plus de vingt ans, un long combat pour la destruction progressive, mais méthodique, de l'État régulateur (renoncement aux politiques monétaires et budgétaires) et de l'État social (remise en cause du système de retraites, du système de santé, du système d'enseignement, des services publics, du droit du travail, etc.). Il est vrai que le TCE n'inaugure pas cette construction politique : il la prolonge, il la consolide.
« Voter non au TCE, c'est voter oui au traité de Nice. Or, le TCE n'est ni plus ni moins libéral que les traités précédents », objecte doctement un quarteron de juristes. Troisième leçon : la sanctuarisation des croyances néo-libérales dans la partie III du traité, assure la prééminence définitive des dogmes néo-libéraux. Admettons que le TCE ébauche une organisation des institutions européennes un peu moins antidémocratique que la toute-puissante technocratie antérieure, encore qu'il y aurait beaucoup à dire sur le sujet : l'a-t-on assez vanté ce référendum d'initiative populaire en trompe l'œil ? Quelle serait la portée d'institutions « démocratiques » prises dans le carcan d'un Titre III qui garantit qu'il n'y aura plus désormais qu'une seule politique possible : celle qu'édictent les impératifs de la concurrence libre et non faussée ? Si « alternance » il devait y avoir, elle se réduirait désormais, en Europe comme ailleurs, à un échange entre « libéraux libéraux » et « socio-libéraux », dont on comprend qu'il mobilise les intéressés, mais dont on peut concevoir qu'il ne préoccupe guère les électeurs…
« À l'inverse de la coalition hétéroclite des partisans du non, les diverses composantes des partisans du oui sont unanimes », ont remarqué quelques politologues avisés. La quatrième leçon leur revient : côté oui, il est vrai que, de leur propre aveu, la droite au pouvoir et la gauche qui aimerait l'y remplacer sont de plus en plus indiscernables. Côté non, il est non moins vrai que le non de l'extrême droite (ultralibérale et nationaliste) et celui de « la gauche de gauche » (antilibérale et internationaliste) n'ont rien de commun. Mais il y a une cohérence du non européen à l'Europe libérale : il s'agit de mobiliser tous ceux qui le souhaitent pour travailler ensemble à la construction d'une Europe sociale. Le rapport de force politique n'est pas favorable, dira-t-on ? Il faut donc travailler à le faire évoluer sans hypothéquer l'avenir en approuvant un traité qui interdirait toute possibilité d'évolution ultérieure.
« Voter oui, c'est servir la cause de la paix, de la liberté, de la démocratie, etc… Ceux qui votent non sont les défenseurs frileux d'un modèle français dépassé ou les partisans hideux de la xénophobie et du chauvinisme », s'emportent les gardiens des « valeurs ». Rassurons nos amis allemands et les autres : cinquième leçon, où il s'avère que les pacifistes, les internationalistes, les Européens, ne sont pas ceux qu'on pense. On comprend que les partisans du oui s'efforcent d'anoblir un enjeu aussi exaltant que l'extension d'une zone de libre-échange, en la décrivant comme un gage de paix. Mais pourquoi ne s'inquiètent-ils pas davantage du bellicisme de la plupart de nos amis européens enrôlés de leur plein gré sous la bannière de Bush ? On comprend également que les partisans du oui tentent de se prévaloir d'un universalisme élargi aux frontières de l'Europe. Mais leur stigmatisation du nationalisme étriqué des « souverainistes » doit sans doute plus à leurs croyances libérales acharnées à détruire des États dépositaires et garants de conquêtes sociales séculaires qu'à un internationalisme de circonstance qui a d'ailleurs tôt fait de se métamorphoser en chauvinisme européocentriste. On comprend enfin que les partisans du oui exaltent la fraternité des peuples et s'insurgent contre la xénophobie. Mais se sont-ils avisés que la concurrence libre et non faussée a toutes les chances de dresser les uns contre les autres, les salariés de l'ouest et ceux de l'est, comme elle oppose déjà ceux du nord à ceux du sud ? Qui sont les irresponsables, fauteurs de xénophobie et de racisme ? Notre internationalisme qui doit plus à Jaurès qu'au FMI ou à l'OMC, n'est pas le leur, notre vision de l'Europe riche de toutes les conquêtes sociales et culturelles du passé n'est pas la leur. « Incorrigible arrogance française », dira-t-on en rappelant que « la France n'est pas le centre du monde ». Sans doute, mais faut-il pour autant s'interdire de tenter de faire entendre une tradition politique qui vaut bien celle de la pensée libérale, de Smith à Hayek et de Guizot à Raffarin ?
« Une victoire du non serait un cataclysme : la France serait isolée et la construction européenne interrompue sine die, etc. », prophétisent enfin nos modernes augures. Sixième leçon : s'il faut vraiment jouer les Cassandre, tout indique que l'inverse n'est pas moins probable. La victoire du non, un cataclysme ? Pour les actuels dirigeants du PS qui se voyaient déjà de retour au pouvoir, sans aucun doute… Mais la victoire du non, ce serait aussi une chance à saisir en France (la dernière ?) « pour une gauche de gauche », pour la défense et l'amélioration des services publics, pour le renforcement et la reconstruction de l'État social, pour la défense du droit du travail, pour la lutte contre les inégalités. En Europe, ce serait ouvrir le champ des possibles pour une « gauche » politique et syndicale européenne réduite au silence depuis vingt ans, redonner espoir aux opposants à Blair, à Schröder et à tous ces prétendus porte-parole du peuple qui taxent de « populisme » toute expression populaire. Ce serait entreprendre de convaincre nos amis de l'ex-Europe de l'Est qu'Hayek n'est pas l'antidote au Gosplan et Bush la seule alternative à Brejnev… Ce serait un coup d'arrêt à la construction de l'Europe libérale et une conjoncture nouvelle ouvrant l'opportunité de la mise en chantier d'une Europe sociale. Les avancées de la révolution libérale sont faites des reculs successifs de ceux qui prétendaient s'y opposer : si, par malheur, le oui devait l'emporter, nul doute que la révolution libérale, forte de ce succès, reprendrait son cours triomphal en France comme en Europe. Hollande promettant l'Europe sociale pour demain est à peu près aussi crédible que Chirac promettant la réduction de la « fracture sociale » pour hier
Le fait est qu'en votant non, la plupart des électeurs ne se prononceront pas sur le texte du TCE qu'ils n'auront pas lu : ne serait-ce que parce qu'il est illisible ! Les « opinions du peuple saines » qu'ignore ou esquive une Noblesse d'État aveugle et sourde, s'expriment, en dépit d'un matraquage médiatique inégalé, dans le refus, instruit par l'expérience, d'une société - française ou européenne, peu importe l'échelle - qui ne connaît pas d'autres mots d'ordre qu' « Enrichissez-vous » et « Malheur aux vaincus » !