Hommage à Pierre Bourdieu par
Bertrand Geay
Texte lu à la Maison de la Solidarité de Poitiers
le mercredi 30 janvier 2002 par Bertrand Geay (1)
Face aux présentations incroyablement réductrices des travaux et des engagements de Pierre Bourdieu, et à l'emprise d'un certain journalisme dont on a une nouvelle fois vu les manifestations à l'occasion de son décès, il faudrait sans doute en premier lieu se taire et conseiller de revenir à l'œuvre, tout simplement de relire, ou de lire, enfin, la somme d'écrits que Bourdieu a depuis quarante ans consacrés aux objets les plus divers. Il faudrait par là même rappeler, qu'avant de se résoudre à intervenir directement dans le débat public, parce que la reconnaissance qu'il avait acquise donnait à ses prises de position une efficacité particulière et parce que la situation sociale et politique l'exigeait, il avait conçu et développé une conception des sciences sociales, qui, par son ambition de dévoilement radical, par sa rigueur et son indépendance d'esprit, était en elle-même un mode d'engagement, presque nécessairement auto-suffisant, apportant de multiples façons des outils de compréhension de ce que le monde social nous fait et de ce que nous pouvons y faire, de résistance aux formes les plus invisibles de la domination et de la mystification. Et qu'avant de nous poser en contradicteurs, en héritiers ou en je ne sais quelle espèce de "discutants" académiques ou politiques, il faudrait nous appliquer à nous mêmes ce principe de réflexivité qui fut constamment au centre de ses travaux, pour nous interroger sur ce que nous faisons lorsque nous "discutons" une telle œuvre ou la commémorons.
Sans prétendre résumer l'itinéraire intellectuel de Bourdieu, on peut en rappeler quelques étapes et quelques éléments décisifs. L'Algérie tout d'abord. Après avoir servi comme appelé, il reste à l'Université d'Alger et se consacre, par l'enquête de terrain et le recours à la tradition ethnologique, à une analyse de la société kabyle et de ses transformations, puis à une étude de la crise de l'agriculture algérienne. Parce qu'elles s'attachent à rendre compte de la complexité de l'organisation sociale et des systèmes symboliques d'une société traditionnelle, parce qu'elles décrivent, avec tous les outils du rationalisme appliqué, les bouleversements induits par la situation coloniale, ou la violence des regroupements autoritaires de population pratiqués par l'armée française, ses recherches constituent à la fois un apport à la connaissance ethnologique et à la compréhension de l'histoire politique de l'Algérie, toujours d'actualité, et une dénonciation du colonialisme, par l'analyse objective plus que parun discours prophétique.
De retour en France, au début des années 1960, il rassemble un premier noyau de chercheurs et entreprend toute une série de travaux sur l'éducation et la culture : la condition étudiante, les musées, la photographie, les fonctions sociales de l'école. Les livres qu'il publie avec Jean-Claude Passeron sur le système d'enseignement lui apportent en quelques années une réputation de sociologue iconoclaste, mettant le meilleur de la tradition philosophique et sociologique au service d'une critique radicale et validée à grand renfort d'études statistiques et de monographies, des institutions fondatrices de l'ordre social, prenant à revers les critiques convenues et "orthodoxes", s'attaquant aux croyances des professeurs tout autant qu'aux prétentions aristocratiques de la classe dirigeante. Le mouvement étudiant du printemps 1968 apparaît comme en correspondance avec cette science sociale nouvelle, qui se dégage des tiédeurs de l'académisme ou de la dérive technocratique, comme de l'affiliation partisane. Etc'est, dans son prolongement, toute une génération d'étudiants qui se forme à la lecture des Héritiers, de la Reproduction ou du Métier de sociologue.
Au cours des années 1970 et 1980, l'équipe de Bourdieu s'élargit, les problématiques se renouvellent. Jugements de goût et luttes de classement, champ politique, classes sociales, production artistique et scientifique, Etat, économie, de nouveaux objets sont peu à peu construits théoriquement et empiriquement. Des ponts s'établissent avec l'ensemble des sciences sociales et avec les travaux produits à l'étranger. Les concepts introduits au fil des recherches ne cessent de se préciser, faisant dialoguer des traditions que la vision académique oppose et se proposant comme autant d'outils qu'il s'agit de mettre au travail dans l'ensemble des secteurs de la vie sociale.
En 1993, Bourdieu publie un ouvrage collectif qui connaît un succès retentissant : La Misère du monde. Il s'agit cette fois, non plus de démonter les mécanismes de la domination, mais de donner à voir et à comprendre les formes contemporaines de la souffrance sociale, que l'on observe tout autant dans les secteurs les plus déshérités du monde social, dans les catégories sacrifiées par les restructurations de l'économie, que dans toutes les positions prises dans les contradictions grandissantes des politiques sociales, chez tous ceux, militants, travailleurs sociaux, enseignants, que le retrait de l'Etat social place en porte-à-faux, vis-à-vis de leurs trajectoires, de leurs missions et des publics auxquels ils font face. Un peu comme à la fin des années 1960 avec les Héritiers, l'ouvrage contribue à l'inauguration d'une nouvelle période politique. Mais cette fois, Bourdieu va rompre avec ce qui avait constitué sa déontologie de l'intervention. A la façon de ce que fut la méthode de l'ouvrage, il va se faire accompagnateur des mouvements de résistance au libéralisme en cours d'émergence. Parallèlement à ses engagements publics et à ses textes d'intervention politique, de nouveaux ouvrages théoriques et empiriques viennent prolonger une œuvre déjà considérable, en particulier dans le domaine de la domination masculine, des sciences ou de l'économie.
Il est difficile d'évoquer en quelques mots et sans recourir au vocabulaire sociologique les aspects les plus centraux de cette production, qui est à la fois celle d'un homme et celle de tous ceux qu'il a su mettre en mouvement , qui se présente simultanément comme le prolongement et la totalisation des acquis antérieurs des sciences sociales et comme une véritable révolution intellectuelle. On peut au moins suggérer quelques pistes, autour de la question centrale de la domination, en ce qu'elle touche à ce que chacun d'entre nous a accumulé comme expérience du monde social.
On ne peut véritablement comprendre comment nos sociétés se structurent, se transforment et se reproduisent, sans partir d'un double constat : d'une part, la perpétuation des inégalités de condition et de reconnaissance et la transmission massive, d'une génération à l'autre, des positions acquises dans l'espace social ; d'autre part, la constitution progressive au cours de l'histoire, d'instruments de contrôle collectifs et d'intégration sociale, tels que le suffrage universel, les libertés démocratiques ou l'école. L'état de l'organisation sociale et des rapports interindividuels ne sont-ils alors que ce qu'ils peuvent être, la seule traduction possible des désirs individuels et des délibérations collectives ? Ce serait oublier que la domination n'est pas qu'affaire de violence physique, d'oppression, de monopolisation par quelques instances centrales ou quelques catégories des ressources matérielles et des ressources répressives. Les rapports de domination sont aussi une réalité multiforme, diffuse, et inscrite dans la façon dont chacun appréhende le monde social, se représente ce que peut être son propre devenir et celui de la société dans son ensemble, dans les outils qui sont à sa disposition pour entrer dans la compétition pour les postes et pour le droit de dire de ce qui doit être, dans ses goûts, ses opinions, ses dispositions à s'engager dans tel ou tel jeu social, autrement dit, dans ce qu'il y a de plus de plus intime de notre perception des autres et de nous mêmes, mais qui est aussi le plus profondément associé à notre histoire individuelle ou à celle de notre famille ou de notre groupe social.
C'est ainsi que l'on peut comprendre que dans le fonctionnement ordinaire de la vie sociale, les dominés semblent souvent accepter leur sort, consentir à demeurer ce qu'ils sont portés à être, ou que les dominants semblent s'acquitter des exigences de leur position et de leurs prérogatives avec une sorte d'aisance, de "naturel", d'essence proprement aristocratique. Surtout -car l'acceptation se double continûment de résistances à la domination, dans la vie quotidienne comme dans les luttes collectives-, c'est ce qui permet d'expliquer que ces résistances n'échappent que très difficilement à l'image de soi proposée par le dominant, à une définition de son être et de ce qui pensable qui ne soit qu'une autre traduction de ce qui est déjà à l'œuvre dans les rapports sociaux.
Mais ce qui est probable n'est jamais certain. Et pour mieux faire comprendre les tensions du processus de reproduction de la domination, il suffit d'évoquer les luttes des chômeurs de ces dernières années, exemple parmi d'autres mais particulièrement significatif. L'émotion qu'ont éprouvé tous ceux qui ont pris part à l'émergence d'un tel mouvement tient pour beaucoup à ce qu'il était précisément donné comme hautement improbable, à la visibilité donnée à des hommes et des femmes dont le point de vue sur la société était voué à être davantage perçu dans le registre de la pathologie que dans celui de la revendication, à l'espèce de mélange de genres et de styles qui l'a accompagné, et à ces moments inimitables de transgression, dont nous percevions la résonance qu'il pouvait avoir pour les premiers concernés et l'effet qu'il produisait sur les tenants de l'ordre établi, lorsque l'un ou l'autre prenait publiquement la parole ou participait à l'occupation collective d'un lieu public.
Car l'usage des mots et l'accès à la manipulation des significations tient un rôle majeur dans la domination. C'est en ce sens que ce qui se joue dans l'ordre de la culture et de la production des symboles, des significations, du côté des luttes entre savants, intellectuels ou artistes, n'est pas sans lien avec ce qui se joue dans la société dans son ensemble. Ces luttes ont leur spécificité, elles se déroulent dans une sorte de champ clos, relativement clos. Et précisément parce qu'elles ont leur spécificité, elles permettent que s'y développent des points de vue différents, et, pour ce qui concerne les sciences sociales, en rupture avec la vision dominante du travail, de la politique ou de la famille. Les mouvements sociaux, lorsqu'ils visent véritablement à l'émancipation, n'ont ainsi pas beaucoup à gagner à l'espèce d'anti-intellectualisme qui fut longtemps la marque du "mouvement ouvrier" français. Cette approche dialectique des rapports entre production culturelle et rapports de domination conduiten fait à tenir une double position, d'intransigeance avec les prétentions des intellectuels et de défense de leur fonction collective.
Mais on ne peut évoquer les travaux de Bourdieu sans parler aussi de cette distorsion du processus de reproduction que constitue le cas de ceux qui se sont déplacés dans l'espace social, des transfuges, de tous ceux qui ont connu la migration sociale ou nationale, et se sont trouvés dans l'entre-deux de l'intégration à un univers qui leur était étranger et de l'attachement aux origines. Les caricatures de ses travaux, ces manuels médiocres qui glosent sur le déterminisme bourdieusien, oublient ou font mine d'oublier que ces cas minoritaires, promus par l'école ou déclassés, ascendants ou migrants, tiennent une place centrale dans toute son œuvre, du Déracinement aux Méditations pascaliennes, des Héritiers ou de La Distinction à La misère du monde. Et l'on peut faire l'hypothèse que pour bon nombre de ceux qui se sont consacrés à la sociologie, et qui partageaient avec l'auteur ce type de propriétés, la découverte de ses livres a constitué une sorte de révélation, parce qu'ils leur permettaient de retrouver dans le langage de la science ce qu'il avaient éprouvé de la façon la plus personnelle. Et qu'il en allait de même pour ceux qui, sans être de purs produits de la consécration scolaire, avaient éprouvé des effets similaires de migration sociale et alternaient entre l'investissement politique et la vocation intellectuelle. C'est peu de dire que pour tous ceux là, la lecture de l'œuvre et la fréquentation, même occasionnelle, de l'homme, ont contribué à les "construire".
Enfin, s'attacher à analyser les processus de reproduction et de domination a peu de choses à voir avec cette espèce de discours fataliste, ignorant de l'histoire, que quelques procureurs ont cru trouver dans les travaux de Bourdieu. Il serait facile de citer tous les écrits, publiés dans les Actes de la recherche ou dans certains de ses livres, qui s'attachent à décrire la genèse d'une institution, d'un champ ou d'une innovation sociale. Mais surtout, l'intention de l'auteur, maintes fois exprimée, était à peu près à l'opposé d'un tel fatalisme. Et l'on peut s'étonner que d'autres procureurs, parfois les mêmes, se soient étonnés que Bourdieu soit passé de la critique de l'Etat et de ses institutions à la critique radicale du libéralisme et à la défense de l'Etat social. C'est oublier que, précisément, les formes sociales et étatiques n'existent jamais totalement à l'état de choses, posées une fois pour toutes au centre ou à l'étage supérieur des formations sociales, mais constituent des réalités en interaction constante avec l'ensemble des rapports sociaux. C'est oublier aussi, que la bureaucratie d'Etat joue un rôle central dans ce que Bourdieu a proposé d'appeler l'invasion libérale, et qu'en même temps que sont peu à peu détruites les institutions sociales et redistributrices, se renforcent les institutions répressives et sécuritaires. Précisément parce qu'il était l'un de ceux qui avaient le plus finement analysé la contribution de l'Etat à la reproduction de l'ordre social, il n'était pas le plus mal placé pour rendre compte des visées proprement décivilisatrices de la révolution conservatrice.
Quelques mots, pour conclure, de ce que furent ses interventions dans l'espace politique. Sa prise de position en faveur de la candidature de Coluche aux élections présidentielles de 1981 reste l'une de celle qui a le plus marqué les esprits. Elle fut aussi très discutée. Mais on la comprend sans doute mieux si l'on considère que pour un homme qui avait vécu la guerre d'Algérie et qui se méfiait par dessus tout des mystifications intellectuelles et politiques, la candidature de François Mitterrand n'était pas des plus convaincantes, et que mettre en avant le point de vue de tous ceux que le jeu politique contenait à ses marges pouvait être salutaire. Au cours des années qui suivirent, Bourdieu intervint à nouveau en soutien aux étudiants mobilisés contre la loi Devaquet, pour saluer l'attitude civique de Michel Rocard créant les conditions d'un règlement négocié de la question coloniale en Nouvelle Calédonie, pour avancer des solutions alternatives à la privatisation de TF1 et proposer de faire de la télévision un enjeu comparable à ce qu'avait pu être la création de l'école publique à la fin du XIXème siècle, puis pour organiser le soutien aux démocrates algériens. Il se mobilisa aussi pendant toute cette période autour de la question scolaire, en développant une approche qui, à travers de multiples pistes, proposait de dépasser les oppositions constituées dans le domaine de l'organisation du système d'enseignement et des savoirs enseignés.
Comme on l'a déjà évoqué, ses prises de position changent de tonalité après la publication de la Misère du monde. La situation sociale du pays et l'effondrement de la pensée critique exigent un soutien affirmé et durable à l'égard des mobilisations anti-libérales, encore très faibles dans cette période. Il apporte son appui à l'appel "Agir ensemble contre le chômage!" à l'automne 1993. L'enjeu est de constituer un large mouvement, qui regroupe chômeurs et salariés, autour de revendications offensives, telles que la réduction du temps de travail et la conquête de nouveaux droits pour les "sans-emploi". Mais c'est surtout son soutien aux grévistes et aux manifestants hostiles au projet de "réforme" de la Sécurité sociale, en novembre et décembre 1995, qui va marquer les esprits. Car se reconstitue alors une profonde division du champ intellectuel, entre tenants et opposants d'une vision technocratique soumise aux exigences du libéralisme. Il paraît à nouveau possible de débattre de ce qui est souhaitable pour le devenir de la société. L'influence de la vision dominante de la question sociale, largement relayée par la presse et des experts de tous poils, semble battue en brèche. Dans l'élan de l'hiver 1995 sont lancés les états généraux du mouvement social. L'association et les éditions Raisons d'agir sont créées. Bourdieu prend fait et cause pour les différents mouvements qui se réorganisent dans cette effervescence, et qui apparaissent comme autant de façons de combattre les différentes formes de la domination, en particulier celui des "sans-papiers" ou celui des homosexuels. Raisons d'agir participe à la création d'ATTAC, qui prolonge sur un mode offensif, la mobilisation anti-libérale, et se relie au mouvement hostile à la globalisation qui se dessine à l'échelle du monde.
Si la collection "Raisons d'agir" trouve une très large audience, les initiatives auxquelles Bourdieu prend part sont loin d'avoir toutes le succès escompté. Et la recherche d'un mode d'intervention qui articule la position d'intellectuel autonome et celle d'intellectuel "engagé" n'a rien de très évident. Mais au-delà des réussites ou des échecs, c'est le climat général des luttes sociales et des discours politiques qui a changé. La personne de Bourdieu est devenue une sorte de symbole des résistances qui se font jour et de la possibilité d'un nouveau cycle du mouvement social.
De nombreuses questions continuent de se poser à nous, quant aux voies à trouver pour imposer un véritable renversement des logiques politiques et économiques à l'oeuvre. Comment se dégager de l'emprise du champ politico-médiatique, pour se doter d'instruments collectifs, d'utopies positives, d'idéaux non mystificateurs? Comment échapper à la "fausse alternative du vrai nationalisme et du faux internationalisme", du fétichisme régressif des institutions nationales et de l'adoration de l'ordre compétitif et marchand? Comment inventer des outils qui conjuguent la critique rationnelle et la plus large mobilisation, sans retomber dans les ornières de l'action conçue sur un mode technocratique et renoncer à ce que s'expriment les plus dominés? Comment travailler à des convergences plus fortes au sein du mouvement social, à l'unification du pôle le plus inventif et le plus subversif du mouvement syndical ? Comment constituer ou reconstituer des "intellectuels collectifs" à la fois imaginatifs et indépendants ?
On ne trouvera pas de réponse pratique à ces questions dans les écrits de Bourdieu. On ne peut que s'en féliciter. Car c'est aussi un acquis de la période que nous soyons très peu en quête de prophétisme ou de mystique tribunicienne. Il faudrait même aller plus loin dans cette voie, et user avec bienveillance de toutes les formes de l'ironie et du doute, à la façon de ces graffitis qui ornaient certains préfabriqués des facultés de sociologie, il y a une vingtaine d'années déjà. On pourra bien dire à nouveau : "Ni Bourdieu, ni maître". Mais que nous ayons pu formuler ces questions est déjà un acquis essentiel. Et c'est de ce que nous avons appris du monde social, individuellement et collectivement, que viendront les véritables réponses.
(1) Bertrand Geay est maître de conférences à la faculté des lettres de Poitiers.