Jean-Marie Messier, à l'égal des Dieux

Frédéric Lordon
Chargé de recherche au CNRS


Ce texte est paru dans Le Monde Diplomatique de mai 2002 (p. 27)
sous le titre : "Jean-Marie Messier, penseur pensif"



Les Grecs avaient coutume d'appeler hubris la folie des grandeurs saisissant leurs héros, délire de démesure venu avec la gloire, ambition d'outrepasser les limites de la condition humaine et de rejoindre celle des dieux. C'est probablement l'hubris qui a saisi Jean-Marie Messier au moment de rédiger ses "Ponts de l'après-11 septembre" (1), texte à tous égards remarquable et peut-être même sans précédent dans le capitalisme français. Tout y est dit, sans la moindre ambiguïté et sans une once de dissimulation - c'est d'ailleurs à ce genre de brutale franchise qu'on reconnaît les plus ahurissants projets de conquête, si sûrs de leur force et de leur bon droit qu'ils n'en éprouvent même pas l'idée de se cacher ou de se travestir. Que les choses se disent avec ce degré de clarté et d'innocence, sans même nécessiter le moindre effort de décryptage, doit être interprété sans hésiter comme le signe d'une ambition qui, en plus de son élan propre, se sent si parfaitement adéquate aux données de la situation historique qu'elle ne doute pas d'être irrésistible. Ainsi Jean-Marie Messier déclare-t-il sans ciller que la planète est son domaine et l'organisation du monde sa tâche historique. On connaissait les ambitions mondialisées du capitalisme, notamment américain. Mais c'est un saut qualitatif que franchit ici le patron de Vivendi-Universal. Lui n'a pas que le projet étriqué de conformer la vie collective certes à l'échelle mondiale mais dans sa seule dimension matérielle. Si Bill Gates a la pusillanimité de se contenter de mettre Windows et Internet Explorer dans toutes les maisons du monde, c'est son problème et on l'abandonnera sans autre commentaire à ses amusements pour enfants en bas âge. Jean-Marie Messier lui vise un peu plus haut. Ce n'est pas tant de vendre encore et toujours qui le met en mouvement, c'est de prendre en main la marche du monde, c'est d'embrasser l'histoire et le devenir des civilisations. "Pouvons nous rester les bras croisés devant le risque d'une incompréhension grandissante entre l'Occident et le monde arabo-musulman ?" Non évidemment, Jean-Marie Messier ne le peut pas. Heureusement Vivendi-Universal est un outil au service du monde et Jean-Marie Messier entend bien s'en servir, non pas pour créer de la valeur actionnariale, mais pour réduire la fracture des civilisations, amortir le choc des cultures : "pour construire enfin [le pont entre le monde occidental et le Proche-Orient], pour aider à combler le fossé économique, social et culturel, que pouvons nous faire ? Nous, entreprises, avons de vrais moyens financiers et surtout humains". Cette sidérante offre de service, qui fait ipso facto de Vivendi l'égal de l'ONU ou des gouvernements, est produite au terme d'un raisonnement où le spécieux se dispute à l'inquiétant, mais toujours caparaçonné d'une impeccable logique. Ainsi, d'abord, de ce formidable syllogisme par lequel Vivendi proclame son auto-saisine :
1) je suis une grande entreprise internationale ;
2) en tant que telle j'assume mes responsabilités car entreprise-citoyenne je me veux ; ergo
3) je suis concerné par la marche du monde et rien de ce qui concerne la marche du monde ne m'est étranger.
Par cette prodigieuse inversion rhétorique voilà donc la licence ré-exprimée sous la forme du devoir moral, et l'ambition politique du géant économique libérée au nom de l'état de nécessité du monde : "plus les entreprises sont globales, plus leur sort est lié à la marche du monde et de la société civile. Et plus elles doivent en retour exercer leur responsabilité non seulement économique mais aussi sociale, environnementale, culturelle..." Le devoir, rien que le devoir, et surtout ne pas dire "politique". Le choc des civilisations a heurté la conscience de Jean-Marie Messier, Vivendi en fera son combat.

L'inquiétant vient ensuite. Car Vivendi ne s'estime pas seulement légitimement fondée à prendre à bras le corps les affaires du monde mais également hautement spécialisée en cette matière. C'est que la réduction de la fracture des civilisations s'opère d'abord dans les esprits et que l'action sur les esprits, Vivendi, c'est son job ! Chacun ne sait-il pas que Vivendi est un opérateur de "culture" ? N'est ce pas là la compétence qu'il nous faut puisque le problème est précisément culturel ? "Vivendi Universal [est] un groupe de communication, créateur et distributeur de tout ce qui façonne la culture au sens large : loisirs, éducation, littérature, information, qui tous véhiculent un mode de vie ou de pensée et qui reflètent ou accompagnent l'évolution des sociétés". A mots à peine couverts, Jean-Marie Messier nous dit qu'il est bien l'homme de la situation : sa matière préférée, ce sont les couches profondes des entendements ; homogénéiser les esprits, c'est son affaire - en tous les sens du terme.

Il faut redire, en insistant pour y voir un signe avant-coureur, que le commentaire qui précède ne doit rien à l'interprétation ou à un savant décryptage, mais relève de la pure et simple lecture. Lecture de ce qui est dit avec la transparence de la grande innocence, c'est-à-dire avec le calme des forces supérieures. Jean-Marie Messier est une sorte de mutant. Il est le produit de l'hybridation de l'agressivité conquérante américaine et de l'inclination aux idées générales de la rationalité française. C'est probablement le modèle de capitaliste le plus dangereux auquel les sociétés occidentales se soient trouvées confrontées. Le capitaliste américain n'a pas d'autre projet que d'inonder le monde de sa marchandise et d'amasser le profit. Notre hybride est d'un genre inédit : à sa pulsion d'accumulation il adjoint une vision du monde. L'une s'effectue dans le cadre de l'autre, et les deux réunies révèlent en sa vérité ultime l'ambition de pouvoir total de ce nouveau capitaliste : piloter l'organisation politique du monde par le truchement de la marchandise - ou plutôt d'une marchandise, mais stratégiquement choisie, la marchandise à fabriquer les esprits.

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1. "Construire les ponts de l'après-11 septembre", Le Monde, 19 décembre 2001.