Télévisions inconscientes
Frédéric Lordon
Chargé de recherche au CNRS
Le grand courant de critique des institutions, qui a d'abord vu la mise en cause de la classe politique par la justice, puis celle de la justice par la presse, semble rencontrer sa limite, à vrai dire prévisible de longue date, au moment d'interroger la façon dont les médias font leur travail. Et pour cause : comme leur nom l'indique, les médias médiatisent l'accès à l'espace public, et cette position de gate-keepers ne laisse à personne d'autre qu'eux le soin de leur propre critique. Autant dire qu'en matière d'interrogation réflexive, il ne faut pas s'attendre à des miracles et que, mis à part l'expression de quelques regrets superficiels c'est un honorable autosatisfecit qui devrait s'imposer...
Ce n'est pourtant pas la matière à débattre qui fait défaut. Jamais peut-être autant qu'en 2002 les médias n'ont contribué à produire une certaine image du pays et à imposer un agenda politique opérant de fait une sélection, il faudrait dire une promotion, des candidats les plus portés au discours sécuritaire. De la part de TF1, on ne s'étonne plus de rien, et la collusion politique délibérée avec le candidat Chirac, aussi évidente qu'avec le candidat Balladur en son temps, donne une image assez nette de ce que pourrait être la berlusconisation du pays. Le cas de la télévision de service public, et notamment de France 2, est déjà plus étonnant, et plus révélateur. Comment comprendre, hors de l'hypothèse de la collaboration politique intentionnelle, ici probablement moins pertinente, que la télévision de service public ait quasiment réussi à doubler sur sa droite Jean-Pierre Pernaut et Charles Villeneuve réunis ? On n'évitera pas les mises en cause personnelles, et notamment celle du tandem Mazerolle-Bilalian. Mais l'essentiel est probablement ailleurs. Il est dans l'instabilité intrinsèque d'un opérateur de service public quand il est incertain de sa vocation et que toutes les forces de son environnement, celles de la concurrence par l'audience, le condamnent au suivisme et à l'effondrement de toute régulation intellectuelle.
C'est en cette question de l'audience que se cristallise toute l'inanité de la " réflexion " des médias sur les médias. Car le réflexe pavlovien, qui tient lieu de viatique intellectuel à la télévision s'interrogeant sur elle-même, répète mécaniquement que le critère de l'audience est démocratique par excellence. Montrer l'insécurité jusqu'à la nausée n'est pas autre chose que déférer démocratiquement à la demande du public souverain et lui donner à voir ses " vraies préoccupations ". Mais comment ces préoccupations pourraient-elles être autres quand du matin au soir on lui présente le spectacle d'un pays à feu et à sang ? Pour sortir de l'antinomie entre dénégation et surdramatisation de l'insécurité, et aussi pour défaire ce plaidoyer indigent de journalistes s'abritant derrière la " réalité des faits " qui " n'ont pas été inventés ", il faut peut-être rappeler à une corporation manifestement inconsciente de son propre pouvoir tous les effets de construction de la réalité sociale qu'emporte potentiellement la répétition exclusive d'une image publique. Il y a en France chaque année plusieurs centaines de milliers d'actes délictueux, c'est-à-dire une ressource plus que suffisante pour alimenter sur toutes les chaînes trois journaux quotidiens exclusivement remplis de voitures brûlées et de téléphones portables volés. Il y a également en France chaque année plusieurs centaines de milliers de licenciements, et un journaliste qui n'aurait pas les mêmes obsessions politiques que Jean-Pierre Pernaut et Daniel Bilalian, pourrait y trouver matière à remplir les mêmes journaux mais avec cette fois une actualité exclusivement sociale.
Est-il possible de demander à la rédaction du service public de s'interroger sur l'image du pays et surtout sur l'agenda politique qui seraient sortis de ce crible-là - pour ne rien dire des résultats électoraux du premier tour ? On veut bien croire que les faits de délinquance montrés sans cesse n'ont pas été " inventés " - quoique cette ligne de défense assez infantile en dise long sur le soupçon que forme la corporation journalistique à propos de sa propre déconsidération dans l'opinion. Il reste à faire comprendre à ses esprits les moins obtus que montrer une partie de la réalité n'est pas montrer la réalité, et peut-être même pour les plus alertes d'entre eux, que la réalité n'existe pas parce qu'elle est infinie et inépuisable, parce qu'aucun regard ne peut l'embrasser en totalité, et qu'il n'y en que des images, mais formées par sélection et toujours selon une construction implicite. Le cimetière des emplois détruits et des vies brisées n'est pas moins " réel " que celui des voitures brûlées ; il pourrait même être bien plus pertinent pour peu qu'on veuille bien lui reconnaître sa prééminence dans la hiérarchie des causalités : par des médiations certes ramifiées et complexes mais difficiles à contester, les vies en miettes sont l'antécédent et l'anomie violente le conséquent. Mais faute d'une image, rien de ceci ne tombe sous aucun regard, et le plus fondamental est renvoyé à l'inexistant...
Il devrait pourtant être possible en principe de réussir à penser à la fois que les faits de violence ne sont pas une pure création télévisuelle ni, symétriquement, que leur matraquage en boucle ne livre une image fidèle de la société. Mais dans la plus parfaite inconscience et par suivisme aveugle d'un public, dont, sans même s'en rendre compte, elles conforment les demandes, les télévisions ont versé dans la construction sécuritaire de la réalité sociale, avec pour seul bagage intellectuel cette consternante idéologie de " l'enregistrement des faits ". Eussent-elles fait le choix de se pencher sur d'autres faits, le chaos sécuritaire aurait été remplacé par l'image de la violence économique, et l'effrayant sentiment d'abandon dans lequel ont basculé les classes populaires se serait trouvé d'autres origines que le défaut de flicage et d'autres issues que le fascisme autoritaire qui nous menace aujourd'hui.