L'entreprise DCB : un capital symbolique diversifié
par Frédéric Lebaron
Ce texte, paru dans la revue EcoRev' le 1er Juin 2000
Toute entreprise politique, en particulier en période électorale, est soumise à des contraintes portant sur les formes d'identification et de qualification dont elle est l'objet. L'arrivée (présentée comme un " retour ") de Daniel Cohn-Bendit dans le champ politique français a ainsi, par exemple, été immédiatement le lieu d'une lutte pour la définition de la personnalité publique du personnage, de son positionnement politique, économique, de son rapport à l'écologie politique, au mouvement des Verts français et européens, etc. La stratégie de Daniel Cohn-Bendit peut ainsi être décrite comme une tentative pour tirer le meilleur profit politique des opérations successives de marquage -et de démarquage- opérées par le monde politique et médiatique, en accréditant telle image préalable et politiquement rentable (celle du leader libertaire de Mai 68) tout en atténuant telle autre (celle de penseur néolibéral), pourtant plus fondée mais qu'il s'avère finalement difficile d'assumer explicitement.
L'une des ressources dont disposent les agents politiques est la mobilisation d'un capital symbolique extérieur au champ politique, qui permet de manifester l'étendue du soutien et, plus largement, la valeur sociale du candidat. Ces ressources sont aussi la forme la plus objectivée de ce qu'est socialement un candidat (ses "réseaux", ses alliances, ses affinités, etc.). De ce point de vue, l'entreprise DCB peut être interprétée à partir des soutiens qu'elle a suscité durant la campagne électorale de 1999. Son premier moteur est en effet la valorisation d'un capital symbolique concentré dans les champs de production culturelle, et plus précisément dans une fraction du champ artistique dont le "projet créateur" s'est formé autour de Mai 68 : littérature, bande dessinée, photographie, etc. La composition des participants au Numéro Unique. L'Europe, nos désirs, nos débats, nos choix illustre assez bien le poids de ces différents champs : près d'un tiers d'écrivains (29%), un sixième de dessinateurs, plasticiens et photographes (18%), les autres participants se répartissant de façon plus égale entre le journalisme, les universités de sciences humaines (7% chacun), l'édition (6%), le cinéma (5%), la musique (3%)… La faible participation des universitaires et chercheurs, notamment scientifiques, confirme le poids limité de l'enseignement et de la recherche dans la représentation de la "culture" et de l'"Europe culturelle" qui est l'objet de ce numéro unique. A l'opposé, la présence des journalistes, des représentants de l'édition et de plusieurs intellectuels médiatiques témoigne de la recherche d'une double légitimité , du côté des créateurs consacrés et du côté des responsables artistico-intellectuels, des diffuseurs culturels et intellectuels (1).
Le deuxième type de capital symbolique mobilisé est plus directement "politique" : il est surtout représenté par un ensemble d'agents à forte visibilité politico-médiatique, qui vont donner à l'entreprise DCB sa deuxième caractéristique : elle apparaît comme le lieu d'un travail de reclassement "à gauche" d'une partie des intellectuels médiatiques que la crise de novembre-décembre 1995 et l'apparition d'une contestation radicale ont déplacé plus ou moins loin vers la droite. La trajectoire de Dany se prête particulièrement bien à ce type de reclassement, qui repose sur l'affinité élective des habitus : il a rompu avec le discours révolutionnaire tout en continuant à se placer dans la continuité de la contestation et a hybridé élan libertaire et prises de position libérales sur le terrain économique. Le cas exemplaire de ce type d'affinité élective est bien sûr fourni par Philippe Sollers, qui, après avoir soutenu Edouard Balladur et très mal vécu la publication d'un petit texte de Pierre Bourdieu ("Sollers tel quel"), se venge en disqualifiant ce qu'il estime être un front des "opposants" à DCB (2) comme expression de la "France moisie". Son positionnement se résume pratiquement à l'affirmation, d'ailleurs très proche par son fonctionnement symbolique de l'insulte raciste, d'une identité et d'une distance de classe : DCB est du côté de l'ouverture au monde là où tous ses opposants sont du côté de la fermeture, du futur contre le passé, de la pureté contre la moisissure, etc. Le soutien à DCB réactive, plus largement, des schèmes classificatoires ethnocentriques inscrits dans les inconscients sociaux qui étaient devenus omniprésents en décembre 1995 (les archaïques face à la modernité, etc.) et ont été depuis fortement contestés, notamment par l'apparition d'un mouvement de critique intellectuel, culturel et militant international qu'il devient de plus en plus difficile de réduire au prétendu "repli sur soi". Cette posture de distinction réaffirme la valeur d'un capital économique et culturel qui n'est pas circonscrit aux limites d'un espace national, mais il s'agit en même temps d'inverser le classement comme "conservateur" (3).
Le même type d'analyse permet d'expliquer la forte représentation d'une fraction des intellectuels, proches de la Fondation Saint-Simon, associés médiatiquement à la notion de "deuxième gauche", qui avaient soutenu Nicole Notat en décembre 1995. Ces intellectuels trouvent dans la promotion d'un candidat "libéral-libertaire" un substitut en apparence plus radical et sur le fond très proche par son refus de la "première gauche" étatiste, son "modernisme" économique associé à l'affirmation d'un certain libéralisme culturel : c'est en particulier le cas d'Alain Touraine et Joël Roman (de la revue Esprit, lié à la CFDT, coauteur de la première mouture de l' "appel pour une réforme de fond de la sécurité sociale"). Ce jeu des affinités électives rend aussi compte aussi du rapprochement, conjoncturel mais significatif, de certains "nouveaux philosophes", comme André Glucksmann, qui écrit dans le numéro unique, ou d'artistes médiatiques comme Romain Goupil : critiques de l'antiaméricanisme, partisans d'une intervention militaire contre la Serbie, ils voient dans les positions de DCB une cause qui mérite d'être soutenue. Le rapprochement des partisans de l'intervention militaire contre le pouvoir serbe et des néolibéraux de gauche mériterait d'ailleurs une investigation plus approfondie. Ces deux fractions, en réalité proches, et toutes deux également proches des pouvoirs politiques, économiques et médiatiques contribuent à donner au capital symbolique mobilisé par DCB une forte composante néo-libérale, même si elle est dégriffée sous les catégories "libéral-libertaire" ou "social-libéral" (4), ce qui correspond d'ailleurs au rôle déterminant d'intellectuels comme Jean-Marc Salmont ou Zaki Laïdi dans la production du discours et des stratégies de DCB, qui s'opère selon un processus très informel où DCB semble en fait relativement peu autonome.
Pourtant, à côté du pôle dominant des soutiens à DCB coexiste un pôle dominé, issu de la mouvance libertaire et même de l'ultra-gauche soixante-huitarde. L'entreprise DCB apparaît en fait comme un espace de luttes internes dont l'un des enjeux est, précisément, la définition de l'identité politique de DCB. Ces intellectuels et journalistes plus proches de l'héritage soixante-huitard "anti-capitaliste" (libertaires et écologistes) sont présents dans la mouvance Cohn-Bendit, ne serait-ce qu'à travers le soutien d'une partie de la rédaction de Charlie-Hebdo, mais ils sont minoritaires et sont souvent porteurs d'un discours proche de celui des deux fractions précédentes mais vécu comme plus radical. On retrouve en particulier chez eux une critique vigoureuse de la "première gauche", toujours définie implicitement comme "nationaliste", "étatiste", "productiviste" et le rejet des réticences à l'ouverture culturelle, associée implicitement à l'ouverture économique. Au pôle le plus intellectuel de cet espace, Yann Moulier-Boutang, économiste universitaire spécialiste de l'immigration, biographe de Louis Althusser et proche de Toni Négri, incarne la continuité et la complexité de certaines de ces trajectoires post-68. La logique des affinités électives se manifeste chez lui par un même rejet du discours anti-européen (par exemple celui de l'ancien commissaire au Plan Henri Guaino) et du "national-bolchevisme", la valorisation du marché comme source de renouvellement et de dynamique sociale, considéré comme une utopie positive dans la construction européenne, l'adhésion à un fédéralisme européen sans réserves…