La pantoufle d'or de Jean-Marie Messier

Frédéric Lebaron (Raisons d'agir)


Ce texte est paru dans le Monde Diplomatique de Mai 2002 (page 28)
sous le titre : "Chef d'entreprise made in France"



Souvent décrit comme l'archétype du patron "à l'américaine", plus New-Yorkais que les New-Yorkais après le 11 septembre (1), et fossoyeur de l'exception française, Jean-Marie Messier est pourtant d'abord un exemple presque parfait de chef d'entreprise "à la française" des années 1980-1990, avec tout ce que cela implique d'écart au mythe du self made man et du manager "à l'américaine" (2). Issu de la moyenne bourgeoisie grenobloise, promu par le système des grandes écoles (Polytechnique puis l'Ecole nationale d'administration), il connaît une ascension économique de part en part politique : inspecteur des finances, il commence véritablement sa carrière à 30 ans, en 1986, comme artisan des privatisations à la direction du cabinet de Camille Cabana et, bientôt, aux côtés d'un autre énarque, Edouard Balladur. Il a, dit-on, été remarqué par Jacques Friedmann pour ses activités au sein de l'association pour l'étude des expériences étrangères (A3E) où il s'est particulièrement intéressé à la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher (3). Tirant parti du basculement des écoles de l'élite politico-administrative vers le monde du business (4), il y accumule le capital social et politique qui lui permettra d'accéder, en quelques années, après un passage par la banque Lazard, à la présidence de la Compagnie général des eaux, devenue aujourd'hui Vivendi Universal. Mais qu'il s'agisse de distribution d'eau, de télécommunication, d'immobilier, de communication ou de médias, un inspecteur des finances, rompu à la gestion distante des grandes unités et aux montages financiers et institutionnels, scientifique de formation, n'a pas besoin de s'imposer sur la durée dans une entreprise pour devenir, en France, un "capitaine d'industrie" reconnu. Formé et promu par l'Etat, il doit à la rapidité de la révolution néo-libérale d'être passé du groupe des "privatiseurs" à celui des "gagneurs" de la concurrence capitaliste. Durant cette période, le "pantouflage" n'a d'ailleurs jamais été aussi important au sommet de l'Etat, en particulier chez les inspecteurs des finances qui forment plus que jamais le cœur de l'élite économique française, après avoir réussi à garder le contrôle d'une économie largement ouverte à la concurrence et soumise aux stratégies des grands fonds de pension (5).

L'un des principaux hérauts patronaux de la mondialisation doit sans doute en partie à cette trajectoire politique et administrative la "rondeur" apparente de ses prises de position publiques, qui rappelle celle, toute grande bourgeoise, de son mentor Edouard Balladur. Mais, derrière la rhétorique soft et la connivence médiatique savamment entretenues, les stratégies économiques de Jean-Marie Messier sont celles d'un manager promu par un système de reproduction élitiste. C'est dans la transformation interne de l'Etat keynésien en Etat néo-libéral que s'est forgé un habitus patronal qu'on peut qualifier de "révolutionnaire". Cet habitus est au fondement des décisions essentielles qui ont marqué la restructuration récente du capitalisme français : la prise de contrôle de Havas, l'emprise de Vivendi sur Canal+, l'achat de Nethold par Canal+, et bien sûr la fusion entre Vivendi et Universal, autant d'étapes d'un basculement délibéré et enthousiaste du système productif français, trop à l'étroit dans ses frontières, dans le capitalisme financiarisé, globalisé et médiatisé (6).

Cette stratégie économique, produit d'un contexte historique particulier, celui de la révolution néo-libérale, se fonde sur une série de présupposés. Premier présupposé : la guerre économique est une guerre d'image, à la fois symbolique et politique, au moins autant qu'une lutte darwinienne pour l'efficacité (7). Le contrôle et la manipulation de la communication, les "petites phrases" et le sens du jeu médiatique font désormais partie des obligations professionnelles du grand magnat moderne, aussi éloigné du "vieux" patronat paternaliste et secret que du manager technocratique paralysé par l'obligation de réserve et le souci de la rationalité opérationnelle. Deuxième présupposé : la construction d'une identité médiatique est un élément essentiel de légitimation d'un chef d'entreprise moderne. Ce travail symbolique ne se réduit pas à l'affirmation des traits habituels associés à l'entrepreneur capitaliste (réussite, efficacité, sens du risque, innovation, projet, etc.) : il s'agit de mettre en scène une "personne" au sens le plus large du terme, ce qui peut impliquer une certaine capacité à jouer de la caricature - celle des Guignols en l'occurrence -, et de parvenir à conjuguer narcissisme de star et absence de charisme. Troisième présupposé : un manager moderne, mondialisé et médiatisé, n'a pas peur de la subversion (toute relative) des catégories de perception de l'opinion managériale. Il peut se réclamer mollement de (presque) toutes les contestations, même celle du capitalisme ou de la mondialisation, en se faisant un partisan incontournable du dialogue dans la "société civile" (8). Placé au centre du nouveau système économique et politique, il n'a pas (plus ?) besoin de déployer la pensée plus ou moins sophistiquée des économistes de l'école de Chicago, ni même une de ses variantes grand public, pour être un agent très efficace de l'ordre néo-libéral. Il lui suffit d'apparaître comme l'acteur neutre et bienveillant d'une rationalité supérieure qui, après la subversion de l'Etat keynésien, est incarnée désormais par l'entreprise "globale" et "citoyenne".


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1. Cf.J.-M.Messier, "Construire les ponts de l'après-11 septembre", Le Monde, 19/12/2001.
2. Voir les travaux de M.Bauer et B.Bertin-Mourot sur la spécificité du patronat français : Michel Bauer, B.Bertin-Mourot, Radiographie des grands patrons français, Paris, L'Harmattan, 1997.
3. J.Buon, P.Mérigeau, L'aventure vraie de Canal +, Paris, Fayard, 2001, p.194.
4. Voir P.Bourdieu, La noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989 ; A.Garrigou, "Comment Sciences Po et l'ENA deviennent des "business schools" ", Le Monde diplomatique, novembre 2000, A.Garrigou, Les élites contre la République, Paris, La Découverte, 2001.
5. M.Bauer, B.Bertin-Mourot, Collaboration de C.Laval, L'ENA est-elle une business school ? Etudes sociologiques sur les Enarques devenus cadres d'entreprise de 1960 à 1990, Paris, L'Harmattan, 1997.
6. Voir les travaux de François Chesnais, en particulier : F.Chesnais (ed.) La mondialisation financière : Genèse, coût et enjeux, Paris, Syros, 1996.
7. La création d'un nom (Vivendi, puis Vivendi Universal) est bien sûr une composante essentielle de la formation d'une nouvelle identité économique. Sur la dimension symbolique de la lutte dans le champ économique, voir P.Bourdieu, Les structures sociales de l'économie, Paris, Seuil, 2000.
8. "Plus les entreprises sont globales, plus leur sort est lié à la marche du monde et de la société civile", in J.-M.Messier, "Construire les ponts…", art. cit.

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