Pierre Bourdieu.
Encore et toujours des raisons d'agir !
Frédéric Lebaron (Raisons d'agir)
Décembre 1995. Gare de Lyon. Pierre Bourdieu parle bas, avec émotion, pour "dire [son] soutien" au mouvement social qui paralyse le pays et fait vaciller un premier ministre "aussi suffisant qu'insuffisant". L'enjeu de ce que les journalistes appellent la "crise" n'est pas seulement le cynisme d'un responsable psychorigide que le "Juppéthon" des grandes manifestations va rapidement discréditer. Il ne se réduit pas non plus à la critique d'un plan fourre-tout qui hybride des déclarations d'intention "progressistes" (mais la couverture maladie universelle attendra encore quelques années pour voir le jour), une méthode brutalement technocratique, des mesures néo-libérales qui accélèrent la remise en cause des services publics et une politique macroéconomique orthodoxe. Le mouvement social de novembre-décembre 1995 marque la première contestation d'ampleur de la révolution/restauration néo-libérale, ce processus de destruction d'une civilisation entrepris dans les années 1970 par une alliance de responsables politiques, hauts fonctionnaires, chefs d'entreprises et intellectuels. Pierre Bourdieu met déjà en avant les composantes centrales de cette contestation naissante. Elle vise non seulement les forces économiques dominantes mais aussi tous ceux qui, dans différents champs, les relaient et les expriment : journalistes proches des pouvoirs, économistes officiels, intellectuels médiatiques…
Décembre 1996/Janvier 1997. Pierre Bourdieu publie Sur la télévision, le premier livre de la collection "Raisons d'agir" aux éditions Liber, maison d'édition associative qu'il vient de créer et qui permettra de diffuser les travaux du collectif Raisons d'agir. Ce regroupement de chercheurs en sciences sociales défend une intervention autonome et collective des intellectuels, à côté des forces traditionnelles (partis, syndicats, représentants officiels, etc.), dans le but de rompre radicalement avec la doxa néo-libérale qui imprègne désormais toute la vie sociale. La réception de Sur la télévision confirme la force de cette doxa dans le champ journalistique, que le livre s'emploie à analyser de façon accessible. Pierre Bourdieu fait l'objet d'une vive campagne de dénigrement et, simultanément, connaît un très grand succès éditorial. Ce succès est redoublé, un an plus tard, par celui, énorme, du livre de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, puis par la publication simultanée, en 1998, de Contre-feux, recueil d'interventions publiques, et du "Décembre" des intellectuels français, qui revient sur les luttes intellectuelles de 1995.
Mars 1998. Le collectif Raisons d'agir, qui devient une association, prend position sur les débuts de la "gauche plurielle" sous la forme d'un texte intitulé "Pour une gauche de gauche". Pierre Bourdieu et Raisons d'agir y marquent clairement leurs distances avec la nouvelle expérience de "gauche au pouvoir", qui ne se traduit pas par un recul significatif de la politique néo-libérale, bien au contraire. Avec la publication de Contre-feux et du "Décembre", la campagne anti-Bourdieu s'accentue et prend une tournure extrêmement polémique. En septembre 1998, elle devient un véritable déchaînement de haine.
Décembre 1999/Janvier 2000. Pierre Bourdieu, et, avec lui, l'association Raisons d'agir, participent aux côtés de militants associatifs et syndicaux à la rédaction d'un appel pour des "états généraux du mouvement social européen". Cette initiative marque une certaine inflexion par rapport au projet initial de l'intellectuel collectif : Pierre Bourdieu en attend la reconstruction d'un véritable mouvement social unifié et diversifié en Europe et pense que les intellectuels peuvent très directement contribuer à cette reconstruction. Il publiera en 2001 Contre-feux 2 qui rassemble les textes écrits en ce sens depuis 1999. Parallèlement, l'internationalisation des mouvements sociaux s'accélère et l'initiative des états généraux participe aux débats et aux luttes pour la construction d'une internationale des résistances. Le succès des états généraux n'est sans doute pas à la mesure de l'ambition qui avait présidé à leur lancement, mais ils ont contribué à la prise de conscience de l'importance de l'internationalisation des luttes et à la nécessité de faire travailler ensemble, selon des modalités qui restent largement à inventer, chercheurs et acteurs des mouvements sociaux. Plus que jamais, le monde tel qu'il est donne, encore et toujours, des raisons d'agir.