Canicule et crise sociale
Christian de Montlibert, Raisons d'Agir, 14 novembre 2003
Une partie de cet article est paru dans Le Paysan d'Auvergne du 28 novembre 2003.
Quoi qu'en aient dit les ministres du gouvernement Raffarin, les conséquences dramatiques de la canicule n'étaient pas une fatalité. Mettre au compte de la chaleur les problèmes de l'agriculture, les incendies de forêts et, surtout, la surmortalité des personnes âgés et des handicapés est un peu facile.
D'abord les problèmes climatiques ne sont en rien des accidents extra-ordinaires et imprévisibles. La sècheresse durait depuis Février ; Mai, Juin, Juillet avaient été chauds ; il y avait donc des fortes probabilités pour que le début d'Août soit caniculaire mais surtout les inondations du Sud de la France, d'Italie et d'Allemagne quelques mois auparavant, les tempêtes récentes, d'une part, et l'augmentation régulière depuis plus de cinquante ans des températures moyennes, d'autre part, laissaient présager que, tôt ou tard, d'autres calamités surviendraient : un épisode de forte chaleur devenait possible et probable. Pour ne pas s'en soucier et surtout ne pas anticiper les conséquences de tels événements, il faut vivre dans l'isolat des palais ministériels, travailler dans un bureau climatisé ou s'échapper facilement d'une ville torride pour une villa au bord de mer ! Pour taire le plus longtemps possible la surmortalité, il faut aussi souhaiter qu'avec le "grand beau temps" et le "soleil généreux" des vacances dont parlent les présentateurs et présentatrices de la météo des chaînes de télévision s'apaiseront les revendications des salariés et la colère de intermittents du spectacle. Même les meilleurs communicateurs peuvent se faire prendre aux pièges qu'ils manient pourtant si bien et se mettre à croire eux aussi à l'assoupissement estival !
Pourtant on devrait savoir que les catastrophes climatiques ont d'autant plus d'effets désastreux qu'une population, un secteur d'activité ou une région sont fragilisés par des politiques (économiques) antérieures ; deuxièmement, que les conséquences sont d'autant plus accentuées que l'Etat ne prend pas les mesures nécessaires pour y pallier ; qu'enfin des groupes ou des entreprises peuvent chercher à tirer parti de la situation et, de ce fait, contribuer à freiner l'élaboration de solutions d'intérêt général. Faut il ajouter que le retard dans l'intervention étatique n'est en rien le fruit d'une lourdeur bureaucratique (qui peut exister) ou des dysfonctionnements dans la communication (une explication facile à la mode) mais résulte d'une manière de penser les problèmes de la société. Pour le dire autrement, la canicule (et la pollution qui l'a accompagnée) n'auraient pas eu d'effets si néfastes pour l'agriculture, la sylviculture méditerranéenne, la production d'électricité et autant de conséquences mortelles pour des personnes fragilisées si le néolibéralisme, à l'œuvre depuis plus de 30 ans maintenant, n'avait détruit ou empêché de se constituer des procédures collectives qui seules peuvent permettre de faire face à des problèmes qui dépassent les intérêts individuels et concernent la collectivité toute entière.
Les problèmes de l'agriculture valident, hélas, on ne peut mieux ces interprétations. Si l'agriculture a tant souffert de la sècheresse c'est qu'elle repose sur des mécanismes concurrentiels qui empêchent toute intervention régulatrice. L'activité en est toute entière fragilisée. La sècheresse et la canicule sont d'autant plus néfastes qu'elles frappent une agriculture industrialisée tournée vers l'exportation qui pour des questions de rentabilité ne peut se permettre de perdre du temps et des surfaces dans l'enfouissement des pailles, dans des rotations de cultures avec des plantes à racines capables de reconstituer ou de conserver la capacité de rétention d'eau des sols, dans une reconstitution des haies là où elles ont été arasées, dans le reboisement des hauts de collines ou des flancs de montagne pour empêcher les ruissellements trop rapides et surtout l'enfoncement des nappes phréatiques.
Il n'existe pas, deuxièmement, des systèmes pour contrôler, autant que faire se peut, les conséquences climatiques. Cette sorte d'assurance qu'est le fond de compensation des calamités naturelles n'intervient qu'après coup pour réparer les dégâts les plus criants. La solidarité a certes permis dans un premier temps à la confédération paysanne d'organiser une circulation des camions de foin entre le nord moins atteint par la sécheresse et le sud de la France mais ne peut faire face à l'ampleur du problème qui suppose une mise en place de moyens logistiques conséquents et surtout ne peut pas contrecarrer la spéculation sur le prix de la tonne de paille. Croire que la main invisible du marché peut permettre à chacun de prendre de bonnes décisions qui, combinées, conduiront à satisfaire l'intérêt général, est une philosophie dont la réalité rappelle vite les limites.
Les conséquences à plus long terme de la catastrophe climatique laissent penser, que les tendances actuelles de l'organisation de l'agriculture pourraient en être renforcées : les éleveurs devront-ils vendre une partie de leur cheptel pour acheter de la nourriture à la partie restante ? devront-ils s'endetter un peu plus ? ou pour les plus fragilisés se résoudre à vendre leur exploitation. Accentuer les effets concurrentiels en allant vers plus de marché comme le veut la nouvelle réforme de la PAC de la commission européenne rendra les exploitations survivantes moins aptes encore à faire face aux catastrophes climatiques. Il est vrai que des compagnies d'assurance travaillent déjà à l'invention des nouveaux "produits" destinés aux agriculteurs qui auront les moyens de se prémunir des conséquences des calamités. Ce qui ne peut que renforcer un peu plus "le chacun pour soi". Reste que l'intervention de l'Etat, même si elle a été tardive et demeure limitée, montre bien que la politique peut, au moins temporairement, venir en aide pour éviter une crise trop importante.
Le même raisonnement vaut pour les incendies de forêts. La forêt méditerranéenne, est avec le dépeuplement rural, l'abandon des cultures, largement laissée à elle-même. Le maquis, les friches et le boisement d'une seule espèce d'arbre l'ont fragilisée. Le débroussaillage est d'un coût trop élevé pour que de nombreux propriétaires de parcelles l'envisagent et, surtout, supposerait pour qu'il soit efficace une structure collective de prise de décision.
Faut il ajouter que la situation de la distribution de l'électricité ne permet pas d'envisager avec sérénité la libéralisation annoncée. Qu'EDF ait été obligée de demander à ses "gros clients" de réduire leur consommation en échange d'une compensation financière, qu'il lui ait fallu acheter de l'électricité à l'étranger pour un prix du kWh exorbitant, que l'on ait frôlé la "panne majeure" (à la californienne ou à la new-yorkaise) montre on ne peut mieux (parce que l'électricité n'est pas stockable et exige un ajustement permanent des capacités de production, de consommation et de distribution) que la privatisation risque fort de ne pas permettre de faire face à des situations de crise.
Reste la question la plus dramatique des décès entraînés par la canicule. Les autorités médicales ne pouvaient pas ne pas savoir que la forte chaleur et la pollution atmosphérique qui s'ensuit entraînent une surmortalité des personnes fragilisées par des troubles cardiovasculaires, par des difficultés respiratoires, ou un handicap sévère ou, plus simplement, par le grand âge. Des médecins attentifs, au courant des travaux de leurs confrères (depuis la canicule de 1995 à Chicago) ont développé des stratégies préventives pour faire face aux effets de la chaleur. S'en remettre aux capacités d'initiative des individus capables d'acheter, bien sûr, un climatiseur, de louer, bien entendu, les services d'un personnel spécialisé, de s'installer, cela va de soi, dans une maison de retraite bien équipée en moyens et personnels, est une aberration de la pensée libérale qui ignore les inégalités physiques, les impossibilités matérielles et financières et les modes de vie d'ouvriers qui ont dû exercer leur activité de manœuvres ou de manutentionnaires pendant les plus fortes chaleurs, de "sans domicile" qui pâtissent autant de la chaleur que du froid, de handicapés et de personnes très âgées.
Les mesures budgétaires de gel des crédits affectés, en début 2003, entraînées par la baisse des impôts et la volonté de limiter le déficit budgétaire (la mise en place de la dégressivité de l'allocation de dépendance ou le blocage d'une partie des crédits des maisons de retraite…) n'ont pas, on le sait, amélioré la situation des centres d'accueil des handicapés et personnes âgées. Les politiques économiques de la santé, menées depuis des années, ont rendu le système incapable de faire face à une crise majeure : la politique comptable de gestion des hôpitaux a entraîné une réduction importante des établissements, des lits et de la durée des séjours ; les centres hospitaliers fonctionnent sur le modèle des entreprises industrielles organisées en "flux tendus" ; ils sont équipés au "plus juste" en moyens techniques et en personnels. Un tel système implique qu'il n'y ait ni afflux à l'entrée ni embouteillage de stationnement. Ce système qui repose sur une conception libérale qui veut que, d'un côté, il y ait des individus rationnels qui anticipent leurs propres risques de santé et, de l'autre, une organisation de santé qui allie l'efficacité du garage de réparation et de l'entreprise industrielle de montage ne peut pas résoudre les problèmes entraînés par une calamité, a fortiori si la catastrophe frappe d'abord les individus les moins dotés en ressources financières et culturelles pour y faire face.
Le dévouement du personnel hospitalier n'a pas pu compenser l'absence d'une médecine préventive. Faut-il ajouter que les différentes solutions évoquées pour améliorer la situation des personnes âgées (jour férié consacré au travail, réorganisation du temps de travail dans les hôpitaux, nouveau mode de calcul du financement des institutions de retraite…) laissent penser que le gouvernement s'oriente plutôt vers une remise en question de la loi "de 35 heures", à la grande satisfaction du MEDEF, et en fin de compte vers plus de libéralisme.
Si tout montre que les sociologues du début du XXème siècle confrontés à l'absence de mesures sociales avaient raison lorsque qu'ils proclamaient que seul l'Etat (à condition qu'il soit démocratique) était capable de s'opposer aux intérêts particuliers des groupes les plus puissants et de leur imposer l'intérêt général, tout montre aujourd'hui que l'Etat au service du néolibéralisme peut aussi imposer, au mépris de l'intérêt général, les intérêts particuliers des maîtres de l'économie capitaliste.