Regard sociologique sur la grogne des enseignants
Christian de Montlibert, Raisons d'Agir
On comprendrait mal la "grogne", les manifestations et les grèves des enseignants si l'on n'y voyait qu'une défense des intérêts personnels. Certes les instituteurs et les professeurs manifestent contre une réforme du régime des retraites qui obéit aux injonctions des instances financières supra nationales (FMI, OCDE, OMC) et à celle de la commission européenne qui recommande d'agir sur le montant des retraites (à la baisse), sur les cotisations (à la hausse) et sur la durée de la cotisation (allongée) et de faciliter la création de fonds de pension pour permettre une capitalisation plus accentuée, mais ils se font surtout entendre pour défendre le "service public" d'enseignement.
Pour bien le comprendre il faut savoir que les systèmes éducatifs remplissent six fonctions :
- assurer la formation des modalités de pensée (de la lecture à la formation à la logique et à l'analyse) ;
- assurer la transmission de la culture et de la mémoire collective d'une société ;
- diffuser des valeurs, une morale, une manière de voir le monde ;
- assurer la reproduction du système éducatif en préparant les futurs enseignants ;
- répondre aux besoins de l'économie en formant la force de travail ;
- participer à la répartition sociale des élèves dans la hiérarchie sociale.
Il faut ajouter que l'histoire politique et sociale a conduit à ce que le système éducatif offre une égalité de traitement entre tous les enfants. Or tout montre aux enseignants que des réformes annoncées pourraient remettre en cause et l'égalité déjà mise à mal par des réformes précédentes et l'équilibre nécessaire entre les six fonctions.
Les enseignants qui se considèrent comme les praticiens et les gardiens des valeurs du service public d'éducation savent bien que les réformes antérieures, loin de contribuer à réduire la reproduction scolaire des inégalités sociales (inhérente à tout système d'enseignement) n'ont fait que l'accentuer. Il leur suffit, à Strasbourg comme ailleurs, de constater que les variations des équipements des écoles primaires en fonction de la composition sociale des quartiers vont de 1 à 10 (en matière de crédits pédagogiques par élève et par an) pour comprendre comment la municipalisation de l'école a accentué les inégalités ; ils peuvent mesurer très concrètement (en nombre d'élèves disparus des cantines scolaires) les effets de la diminution de 50% des crédits des Fonds Action Sociale décidée en début d'année 2003. La réforme annoncée leur apparaît comme une démission de plus de l'Etat ayant de fortes probabilités d'accroître la reproduction sociale des inégalités. L'exemple du gouvernement précédent qui mettait au centre de l'école "l'élève" pour assurer une plus grande égalité des chances, mais n'accordait que chichement des crédits pour la concertation pédagogique et le suivi des élèves n'est pas pour renforcer leur confiance dans les proclamations gouvernementales. La disparition des aides-éducateurs, laissés pour compte, n'est que très partiellement remplacée (leur nombre est moindre) par des assistants d'éducation contractualisés comme n'importe quel autre salarié flexible ; la répartition des différentes catégories de personnel T.O.S.S. entre les départements et les régions (pour ne pas parler d'une externalisation qui, déjà à l'œuvre avec les cantines scolaires de plus en plus tombées sous la coupe de la Sodexho, pourrait s'étendre du nettoyage à des services administratifs) implique la redéfinition des missions ; dans ces conditions, les établissements scolaires pourraient se voir plus ou moins privés de "l'enveloppement" qu'apportent ces personnels compensant ainsi la "vie dure" que connaissent précocement des enfants et des adolescents. Il faut savoir que nombre d'élèves, même dans leurs phases de révolte, restent profondément attachés à une institution qui est souvent la seule à les avoir accueillis, soutenus, et surtout, reconnus dans leur être. Dans ces conditions encore, il y a de fortes probabilités pour que des inégalités, entre régions ou départements déjà diversement dotés, apparaissent (comme c'est le cas en matière de formation continue). C'est dire que le principe d'égalité des chances risque d'être encore plus mis à mal qu'il ne l'est déjà.
Mais, comme si cela ne suffisait pas, la commission européenne réclame une réforme en profondeur des systèmes éducatifs des différents Etats européens pour les transformer en instruments au service des politiques économiques (conférences des Ministres de l'éducation à Bologne (1999) et à Séville (2002) ; Conseil européen de Lisbonne (2000) et de Barcelone (2002) ; cette orientation vise à établir progressivement une sorte de "marché" concurrentiel de l'éducation. Les mots le disent déjà : ne parle-t-on pas "d'offres de formation", de "demandes" des parents-consommateurs ? On espère modifier le collège unique (pourtant déjà bien diversifié en filières et options) en permettant aux élèves de partir dès la classe de quatrième vers un "lycée des métiers"dont la dépendance vis-à-vis des entreprises serait accentuée. L'école, dans ce projet européen, n'est plus qu'un acteur parmi d'autres (on commence déjà à confier la formation professionnelle de certains groupes de chômeurs à des agences d'intérim !). La commission européenne réclame que les compétences (et non les savoirs) "nécessaires à l'entreprise" soient inculquées dès le plus jeune âge. C'est dire que parmi les six fonctions que remplissent les systèmes éducatifs, une seule - l'adaptation aux besoins de l'économie - est privilégiée et impose son ordre à toutes les autres. Faut-il ajouter que cette politique de subordination de l'enseignement aux besoins des entreprises est, du point de vue économique, une absurdité : les entreprises ont plus besoin de salariés compétents, capables d'autonomie, capables de s'adapter à des situations imprévisibles aujourd'hui (par exemple, à des technologies qui n'existent pas encore) que de salariés bien ajustés à la division du travail, faisant preuve d'une résignation ou d'une soumission conformiste. Les enseignants savent bien qu'une telle colonisation de l'enseignement par l'économie est dommageable pour les différentes fonctions que l'école assure et, ainsi, pour la construction des liens sociaux dans une société de plus en plus régie par la lutte de tous contre tous. C'est, là aussi, une raison suffisante pour manifester.