L'illusion sécuritaire
Christian de Montlibert, Raisons d'Agir
Article paru dans les Dernières Nouvelles d'Alsace le 31 décembre 2002
Professeur de sociologie à l'Université Marc Bloch (Strasbourg) et membre de l'association " Raisons d'agir ", Christian de Montlibert se penche ici sur l'un des problèmes qui, en permanence, secoue nos sociétés : celui de la sécurité, de la délinquance. Selon lui, " l'insécurité fonctionne aujourd'hui comme une rumeur qui nourrit une "grande peur" moderne ".
"Le chiffre de la délinquance fonctionne aujourd'hui comme fonctionnait il y a quelques années le chiffre du "trou de la Sécurité sociale", tous les médias l'attendaient, le claironnaient, le commentaient. A l'entendre partout, comment ne pouvait-il pas être vrai ? Les sorciers ne s'y prenaient pas autrement pour réaliser leur magie ; aujourd'hui, les magiciens sont au Vingt heures. Il est vrai qu'être à la remorque d'un sentiment d'insécurité largement suscité par la télévision, qui, dans les mois qui ont précédé les dernières élections, a repassé en boucle les mêmes histoires de délinquance, ne peut qu'amplifier des passions permettant aux entreprises télévisuelles d'augmenter, avec la hausse de l'audimat, les annonces publicitaires et les profits.
La banlieue inconnue
Reste que les reportages reposent sur des procédés anciens et bien éprouvés : tout laisse entendre que la violence est essentiellement une affaire de jeunes et qu'elle est tapie dans les cités des "quartiers sensibles" comme un nouveau Minotaure prêt à dévorer les "braves gens". Cette réactualisation des plus vieilles mythologies repose, sans doute, d'abord sur l'inconnu que représentent les habitats de banlieue et les modes de vie de ses habitants (l'ignorance fait toujours peur) mais aussi, et surtout, sur une stigmatisation de ces quartiers où se profilent des jugements sociaux totalement arbitraires sur la "qualité sociale" des occupants. Il est vrai que vivent là - depuis l'abandon des politiques de plein emploi et d'industrialisation au profit des politiques de flexibilisation du travail et de délocalisation des sites de production et depuis le renoncement des politiques de construction de logements locatifs au profit d'une politique de marché d'accession à la propriété - des familles aujourd'hui abandonnées au chômage, au travail précaire, aux faibles salaires et, souvent, à l'échec scolaire, symptômes bien visibles d'une "insécurité sociale" qui pourrait être contagieuse.
"Grande peur"
Pourtant le raisonnement le plus élémentaire devrait conduire à relativiser la délinquance. La sécurité absolue est un mythe qui ne deviendra jamais la réalité d'une société très différenciée où tout sépare les styles de vie : seule une société dont tous les membres seraient semblables serait exempte de crimes et délits. De plus, tout renforcement des inégalités, en amplifiant les différences de modes de vie, augmente la probabilité d'apparition de pratiques classées comme délinquantes. L'insécurité fonctionne aujourd'hui comme une rumeur qui nourrit une "grande peur" moderne. Mais la politique ne peut que se renier lorsqu'elle se contente de suivre des sondages sur le sentiment d'insécurité sans grande valeur scientifique puisqu'ils enregistrent ce que disent les médias. Les élus devraient plutôt méditer les lois du monde social découvertes par la sociologie. Durkheim, il y a un siècle déjà, montrait l'existence d'une conservation de la violence. Chaque niveau de violence (délinquance, crimes, mais aussi suicides) atteint, se maintient année après année tant que dure l'état de la société qui l'a engendré. Cette loi implique que la violence des institutions, des décisions politiques, des stratégies économiques, en se répercutant de proche en proche, précède et entraîne la violence des comportements individuels. Un siècle de travaux permet d'affirmer, sans risque d'erreur, que la conservation de la violence dépend de la combinaison de quatre facteurs : les inégalités fortes ou croissantes entre les revenus, l'absence de travail, l'absence (ou le délitement) du droit du travail et des formes de représentations institutionnalisées des collectifs, l'assignation d'un grand nombre d'individus dans des positions sociales stigmatisées.
Le profit comme finalité
Ainsi les décisions des membres des classes dirigeantes, en améliorant leurs propres conditions de vie légalement (hausse de salaire ou stock-options) et illégalement (fraude fiscale, délit d'initié, abus de biens sociaux etc.) et surtout en portant atteinte aux conditions d'existence des membres des classes salariées (mises au chômage massives, accroissement des contraintes de travail, morcellement des rythmes temporels, précarisation...) se répercutent dans l'ensemble de l'espace social et, d'une certaine façon, augmentent les tensions. Lorsqu'un économisme dominant impose comme finalité de l'existence le profit et comme moyen la lutte de chacun contre tous, comment la marchandisation des relations sociales ne serait-elle pas à l'oeuvre ? Le déchaînement des intérêts économiques s'accompagne toujours d'une détérioration de la morale politique : plus l'économie concurrentielle est libérée de tout contrôle, plus les rééquilibrages étatiques organisés par les politiques sociales disparaissent, plus aussi les régulations des relations sociales s'effacent et plus des mesures répressives sont mises en place dont chacun, dirigeants compris, finira par pâtir."