Une jacquerie légale

Ch. De Montlibert (Raisons d'agir)



Coup de tonnerre politique, militants abasourdis, surprise totale…Si on lisait plus attentivement les sociologues il n'y aurait pas un tel étonnement de l'échec de la gauche plurielle et de la croissance des votes pour Le Pen. Il est vrai qu'entre journalistes, politiques et sociologues la concurrence est vive pour détenir la vérité du monde social comme il est vrai que si ceux-ci lisent les déclarations et les commentaires des deux autres, ceux là ne lisent que les sociologues qui confortent leurs propres points de vue. Reste que trois groupes ont dominé le premier tour des présidentielles : les abstentionnistes et non inscrits, la gauche de gauche et l'extrême droite.

Pour comprendre un peu mieux la situation il faut d'abord remarquer qu'un système de fonctionnement du champ politique s'est progressivement constitué qui tend à écarter un certain nombre d'électeurs, peu "actifs politiquement", de la vie politique.

A la non inscription sur les listes électorales de ceux qui ne se sentent pas compétents (souvent les moins qualifiés professionnellement et les moins diplômés) ou qui ne se sentent pas socialement autorisés à exprimer leur avis (les jeunes français de première ou de deuxième génération par exemple) est venue s'ajouter une abstention créée par la connivence des sondeurs (les indices de satisfaction vis à vis de Jospin et les résultats des sondages annonçaient que les jeux étaient faits), des commerçants en marketing politique (qui, à force de suivre à la lettre le "décalogue" de Jacques Ségala qui veut qu'on gagne les élections à la sympathie, en oublient le programme politique (1)), des vedettes journalistiques de la télévision qui présentent les rodomontades des uns et les supputations des autres comme la vérité, avec les politiques eux-mêmes qui, à force de s'installer dans une situation qui comporte des avantages (on vit pour la politique mais aussi de la politique disait Max Weber il y a presque cent ans) finissent par préférer la domination politique à l'intérêt général. Faut-il ajouter qu'aux U.S.A., où la captation de la politique par les fractions les plus riches des classes dominantes et la technologisation - marchandisation, très coûteuse, de la politique sont très avancées, l'abstention est plus élevée encore (2). C'est dire qu'il ne suffit pas de faire semblant de se rapprocher des électeurs en se contentant de changer "le message" comme le suggèrent déjà les communicants pour retrouver la confiance que suppose toute mobilisation politique.

Aux effets de l'abstention sont venus s'ajouter les effets de fractionnement qu'entraîne la multiplication des candidatures.

Tout montre que si le parti socialiste n'a pas réussi à empêcher une multiplication des candidatures il le doit à son incapacité mobilisatrice (et à sa certitude de l'emporter) qui ont miné, sans qu'il s'en rende compte, le capital de confiance dont il disposait. Quand on accepte le primat d'une économie - néo-libérale qui se fait passer pour la vérité du monde social à laquelle il ne reste plus qu'à se soumettre, quand on renonce de réunions en réunions européennes à défendre les services publics et qu'on y accepte les remises en cause de l'État Social exigées par le capitalisme international (dont la presse économique étatsunienne - le Wall Street journal par exemple- se fait le porte parole au point de distribuer des félicitations aux ministres socialistes), quand on abandonne la notion de division entre les dominants et les dominés, pour ne pas parler du rejet de la notion de classe sociale (savait-on, il y a peu encore, quel était le nombre d'ouvriers dans certaines instances du parti socialiste ?) pour de vagues supputations -inspirées par Tony Blair et son conseiller sociologue Giddens - sur la meilleure répartition des avantages entre les groupes socioéconomiques au sein d'une vaste classe moyenne, quand on préfère initier des changements mesurés, tellement prudemment, que l'on finit, de concessions en concessions, par organiser la régression sociale, lorsqu'on affirme que la violence du chômage n'est pas la cause de l'augmentation des délits mais que cela relève d'une crise de civilisation ou d'une démission parentale, on ne peut plus s'appuyer sur la dynamique mise en avant dans les manifestations de 1995 (tous ensemble) qui avaient pourtant permis à un parti socialiste usé par des années de pouvoir mitterandien de reconstituer son capital de confiance. Mais tout montre aussi que lorsque les effets du ralliement à une économie de marché, fut-elle sociale, commencent à apparaître, lorsque par exemple, la précarité, le surendettement et la pauvreté s'accroissent, lorsque la flexibilité du travail devient objectivement une perte de contrôle du temps, lorsque la durée du chômage s'allonge et que les contrats à durée déterminée se multiplient (même si par un certain nombre d'artifices qui ne sont pas tous à mettre à la charge du gouvernement socialiste - comme la distribution de "chèques valise" - de l'argent contre un départ volontaire - le nombre officiel de chômeurs diminue), lorsque la discrimination à l'encontre des jeunes et des immigrés perdure, lorsque le retour à une politique de logement social - abandonnée depuis le gouvernement de Raymond Barre (et accentuée récemment avec la privatisation en cours de nombre de sociétés d'H.L.M.) - n'est en rien envisagé, lorsque l'école devient de plus en plus un marché où domine l'inégalité, lorsqu'on brade l'Université à l'European Round Table, lorsque "la culture est en danger", comme l'écrivait Pierre Bourdieu, sous l'effet des politiques de marketing "des biens culturels" initiées par les conglomérats de la Communication, il ne faut pas s'étonner du morcellement d'une "gauche plurielle" de moins en moins capable de tenir un discours mobilisateur crédible et du succès de la "gauche de gauche" (3). Mais en même temps ce glissement du parti socialiste vers le centre droit, reprenant à son compte le fantasme d'une insécurité généralisée, ne pouvait que déstabiliser son adversaire de droite, l'obligeant soit à des surenchères sécuritaires soit à des prises de position contradictoires.

Tout montre en effet que les partis de droite ont connu une réelle diminution de leur capacité à rassembler. On peut penser que les électeurs de droite n'ont pas pardonné à leurs représentants d'avoir du capituler devant les manifestations de 1995 et plus encore d'avoir organisé la dissolution de l'Assemblée Nationale ; et l'échec des élections ; que certains ne se reconnaissent pas dans un discours qui tout en prônant les valeurs d'ordre ne leur semble pas loin d'adhérer à une sorte de conception centriste de la fin des idéologies ; que d'autres reprochent à leur candidat-président d'avoir cautionné une politique qui n'aurait pas du être la sienne ; que d'autres souhaitent une politique qui prendrait mieux en compte leurs intérêts économiques ; que d'autres encore, sensibles aux propos sécuritaires aspirent à des mesures plus répressives et rêvent d'une politique plus nationaliste, ce que certains de leurs élus semblent souhaiter sans, à leurs yeux, oser l'affirmer. Partagé qu'il est entre une idée gaullienne de la nation, des intérêts économiques bien installés dans le libéralisme et une certaine peur de l'autre propre à inspirer du sectarisme, une grande partie de cet électorat ne pouvait que reporter ses voix sur le candidat d'extrême droite qui donnait l'impression de résoudre, magiquement, ces contradictions.

Le succès de Le Pen
L'extrême droite, - enracinée dans une histoire xénophobe, raciste, antisémite, appuyée sur une conception "naturaliste" du monde social (l'inégalité des races, théorisée par Gobineau n'est-elle pas aussi naturelle que la compétition et la sélection des espèces animales ? le familialisme mis en avant ne repose-t-il pas sur l'instinct maternel ? l'autorité n'est-elle pas inscrite dans le patrimoine génétique des chefs comme une pseudo-science de socio-biologie voudrait le faire accroire ?) Installée dans une hostilité à toute intervention régulatrice de l'Etat (réduit à sa seule dimension militaire et policière), prête à reprendre à son compte les mesures d'éviction et de contrôle dictées par Pétain en 1940 - alors qu'elle progresse régulièrement d'une élection à l'autre, a su capter des insatisfactions multiples. Elle a su rassembler, - en transformant son apparence, après avoir compris qu'elle ne pourrait pas, étant données les forces économiques et sociales, rejeter la démocratie libérale - au delà de son électorat habituel de nostalgiques de l'Algérie française, de partisans de l'ancienne Action française attachés aux souvenirs du pétainisme, d'adeptes de solutions radicales fascistes, (3 à 4% de l'électorat), mais aussi au delà (de 3 à 4%) de grands commerçants ou industriels hostiles à toute intervention étatique (adhérant à des conceptions de la vie comme lutte sans concession des meilleurs, rêvant de briser les syndicats, le droit du travail et toutes les institutions sociales qui sont, à leurs yeux, autant d'entraves), et de petits industriels, commerçants, agents d'affaires (de l'immobilier à l'assurance…) qui, ayant souvent une clientèle locale, récusent en vrac la fiscalité, les mesures sociales, les normes, les contraintes bureaucratiques et l'européanisation libérale. Le Pen a séduit un grand nombre d'électeurs qui voulaient un retour à une société plus imaginée que réelle et ressentaient une satisfaction certaine, en voulant effacer magiquement leurs problèmes (4), à donner un coup de semonce aux partis au pouvoir. Le thème de l'insécurité instrumentalisé par le premier ministre et le gouvernement comme par le Président de la République - liée à une soi disant violence des jeunes de banlieue, repris soir après soir par les grands médias écrits (un journal du soir parisien a publié une "échelle de Richter de la violence") et par la télévision (rapprocher dans la même séquence des faits divers isolés survenus aux quatre coins de l'hexagone donne une cohérence et une validité aux représentations de l'insécurité (5)) et renforcé par une pseudo théorie de l'attrait du "vécu" pour faire face aux exigences de l'audimat - n'a pas été pour rien dans l'exigence sécuritaire proclamée par de petits propriétaires de pavillons inquiets pour leurs biens amassés après de nombreuses privations, par les plus démunis encore qui n'ont guère comme propriété que leur matériel audiovisuel dont ils craignent le vol et leur voiture dont ils craignent l'incendie, par les petits commerçants et artisans qui, mal ou peu assurés contre les vols et déprédations, risquent toujours la faillite dans un monde où ils ne sont pas les mieux armés pour résister à la concurrence, par de nombreux salariés que leur fonction conduit à exercer un peu d'autorité et de contrôle sur des jeunes parfois remuants qu'ils doivent rappeler à l'ordre (6).

Le vote pour Le Pen rassemble encore des personnes âgées inquiètes et démunies face aux transformations du monde social, des chômeurs usés qui ne comprennent plus rien aux fonctionnements du monde économique et qui, oscillant de l'abattement à la résignation, trouvent là un moyen d'exprimer leurs craintes et leur rancœur. S'y agrègent encore des salariés des petites entreprises rurales, des anciens paysans à la retraite, attachés à des modèles répressifs en matière pénale, rêvant d'un retour à des modes de vie traditionalistes faits de conceptions plus ou moins sexistes, de partage bien défini entre les rôles masculins et féminins et de modèles autoritaristes d'éducation (ce n'est pas un hasard si un plus grand nombre d'hommes que de femmes s'est porté sur Le Pen), des ouvriers plus âgés qui ont souvent voté à gauche et qui vivent dans le ressentiment l'inutilité et la dépréciation de la culture professionnelle de résistance qu'ils avaient contribué à forger, de jeunes intérimaires, qui sachant qu'ils ne sortiront pas de leur précarité, se vengent en portant un coup aux gouvernants. En somme aux "misères de condition" (chômage, pauvreté…) s'ajoutent les "misères de position" (en termes d'humiliation et de mépris) et cette addition conduit à se reconnaître dans l'allure et les mots du tribun populiste qu'est Jean Marie Le Pen et à rêver d'exister, d'être, dans une sorte de jacquerie légale contre les autorités instituées.

Reste que cet assemblage est soutenu par une logique réactionnaire - soit par les forces du conservatisme (au sens de conserver) face aux bouleversements que la construction européenne impose (chaque fois, comme l'a bien montré Norbert Elias, que des ensembles politiques plus vastes se constituent, des groupes d'hommes résistent à la transformation de leur cadre de référence, se rattachant à des idéologies réactionnaires, craignant que leur identité ne se dissolve) et d'autre part, par un refus de transformations qui, comme le féminisme et la généralisation de la scolarisation, ont, relativement, libéré les femmes et les adolescents de la "domination masculine" - qui explique largement que ces électeurs se portent plus facilement à l'extrême droite.

Les modèles d'analyse

Faut-il ajouter que la responsabilité des intellectuels n'est pas pour rien dans une telle situation. Elle s'affirme dans le primat d'une économie ramenée à sa définition la plus utilitariste et dans l'inéluctabilité d'une soumission aux règles des marchés, dans l'apologie permanente d'un individualisme paré des vertus de la "diversité" et de la "réalisation de soi", en se faisant le chantre d'une "ouverture au monde" ou "aux autres", embellie par "le dynamisme", "le changement" ou "la nouveauté", dans une confusion savamment orchestrée entre la mondialisation culturelle et la globalisation financière comme le font les économistes et les sociologues adeptes de la Rational Action Theory ou de son succédané français de l'individualisme méthodologique, soutenus d'ailleurs par les philosophes et les sociologues partisans du "retour du sujet" . Elle fleurit avec l'orchestration du développement d'une "nouvelle classe moyenne" faite d'individus porteurs de nouvelles aspirations renvoyant à l'anachronisme la notion de classes sociales (et à fortiori de luttes de classes) ou même de groupes sociaux - que ce soit dans la version hard de sociologues etatsuniens ou dans les versions soft, des sociologues conseillers des partis socialistes européens à même d'inspirer aussi bien des politiques économiques que l'effacement, dans les médias, de toute références au monde des ouvrier(e)s et employé(e)s peu qualifié(e)s et à leurs luttes. Cette responsabilité est sans doute plus grande encore avec l'usage intensif d'une ethnicisation des rapports sociaux qui, à force d'emprunter aux débats américains des notions aussi floues que celles d'identité, de communauté et de multiculturalisme, finit, en la renforçant par des références à de pseudos types sociaux produits par l'imaginaire, par produire l'intolérance qu'elle croyait dénoncer. Elle culmine avec l'affirmation dans une posture toute post-moderne du primat de la conscience du sujet niant avec l'objectivité non seulement le matérialisme mais aussi la philosophie rationaliste de la connaissance.

Pourtant les analyses sociologiques des effets structurels du ralliement à une politique libérale (abandon progressif des politiques de plein emploi et d'industrialisation au profit des politiques de flexibilisation du travail et de délocalisation des sites de production ; renoncement des politiques d'aménagement de zones de logements locatifs au profit d'une politique de marché d'accession à la propriété ; renoncements successifs des politiques d'éducation à contrer les processus producteurs d'inégalités scolaires en laissant se développer un marché des établissements...) ainsi que les études des représentations et discours sur le monde social (misères de position lorsque se généralisent les situations de décalage, de porte-à-faux ainsi que les ressentiments, les rancoeurs ou, plus dramatiquement encore, l'inutilité et l'inexistence) auraient pu permettre de comprendre que le déchaînement des intérêts économiques s'accompagne toujours d'une détérioration de la morale politique propice à toutes les régressions de la raison. En somme à l'utopie totalitaire néo-libérale d'un monde d'individus concurrentiels s'oppose, presque terme à terme, l'utopie totalitaire d'une communauté identitaire retrouvée, en quelque sorte comme si Jean-Marie Messier et Jean-Marie Le Pen se donnaient la main. Reste que, un phénomène cachant l'autre, l'insécurité sociale continue comme le montrent les nombreuses annonces de licenciements (entre 6 et 8000) faites durant la campagne électorale.


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1. En dehors des affiches des trois candidats d'extrême - gauche qui comportaient des textes, les autres affiches arboraient un sourire.
2. Il y a longtemps que les meetings politiques ne sont plus contradictoires, c'est à dire objets de passions politiques mais qu'ils ressemblent à des spectacles conçus pour valoriser l'image de la vedette politique que retransmettra la télévision.
3. La gauche de gauche aurait pu gagner le premier tour de l'élection présidentielle : si on ajoute aux 11% de l'extrême gauche, les électeurs communistes, une bonne partie des verts, des électeurs radicaux et des chevènementistes on atteint les 24%. (En y ajoutant un bon tiers des électeurs du P.S. on est autour de 30%). C'est cette gauche qui a mobilisé au moins deux millions de personnes qui ont manifesté dans la rue contre Le Pen.
4. L'exemple le plus significatif de ce recours à la magie étant peut être celui de ces pères et mères issus de l'immigration qui ont voté pour Le Pen dans l'espoir de restaurer une autorité sur leurs enfants qu'ils sentent bien compromise.
5. TF1 n'hésitant pas à construire, par un habile montage, de véritables faux documents (usage d'images d'un autobus incendié par vengeance dans le Jura pour illustrer une grève d'insécurité à Grenoble). Cette même chaîne a diffusée entre janvier et avril 2002 987 sujets liés à l'insécurité. Ce thème a augmenté de 126 % durant la campagne électorale présidentielle.
6. Le thème de l'insécurité a sans doute d'autant plus exercé son effet de réalité que les revendications des gendarmes et des policiers ont été satisfaites et que la citoyenneté a été systématiquement refusée aux étrangers (immigrés) vivant en France.

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