Immigration : un triple déni d’humanité
par Christian de Montlibert, sociologue, président de l’association des Amis d’Abdelmalek Sayad
Article paru dans la tribune libre de L'Humanité du 4 avril 2008
Que ce soit devant les barbelés dont s’entoure l’Europe ou, à Paris, lors des expulsions de familles de travailleurs étrangers ou encore dans les camps de transit dans lesquels attendent les futurs expulsés sans papiers, les immigrés sont toujours l’objet d’un triple déni d’humanité.
Déni d’humanité, en d’autres temps on aurait dit déni de fraternité, de laisser vivre des salariés et leurs familles dans des conditions inadmissibles parce qu’ils sont des travailleurs immigrés, pour certains plus ou moins clandestins au regard des normes administratives.
De la même façon qu’il y a quarante ans on découvrait que des bidonvilles occupés par des travailleurs immigrés avaient pu se développer autour des grandes villes - plus de cent vingt autour de Paris dont les plus importants étaient ceux de Nanterre (surtout des travailleurs nord-africains) et de Champigny (surtout des travailleurs portugais) -, il aura fallu des incendies et des morts pour que l’on découvre dans les médias (si peu à quelques exceptions) les conditions de logement, (exiguïté, moisissures, escaliers dangereux, installations électriques défaillantes, eau polluée au plomb, absence de sanitaires…) de la fraction la moins qualifiée du prolétariat.
Déni d’humanité, en d’autres temps on aurait dit déni d’égalité, de refuser une régularisation administrative - les papiers - qui permettrait à des salariés et à leur famille de vivre plus sereinement et de pouvoir bénéficier de la liberté de circuler et des aides sociales auxquelles, comme tout salarié, ils auraient, dès lors, droit. Peut-on croire encore à cette fiction qui voudrait que les immigrés aient quitté leur pays vers les rivages européens pour vivre "aux crochets" des salariés français ? Cela fait bien longtemps que la recherche en sciences sociales a montré que l’immigration est d’abord une émigration entraînée par des rapports de forces : misère coloniale hier, misère entraînée par la globalisation du capitalisme aujourd’hui, réclamée par les “besoins” en main-d’oeuvre “utile” des patronats occidentaux, par la destabilisation des sociétés rurales communautaires…
Déni d’humanité, en d’autres temps on aurait dit déni de liberté, de détecter avec des appareillages de plus en plus sophistiqués ceux qui tentent de franchir les barrières dont s’entoure l’Europe, déni d’humanité de pratiquer une traque des immigrés irréguliers, quand ce n’est des “rafles” ; déni d’humanité de les enfermer derrière des grillages avant de les expulser, empaquetés s’ils résistent, vers un pays avec lequel, bien souvent, ils n’ont à voir qu’autant que l’on considère que l’origine “ethnique” est plus déterminante que l’histoire de chacun ; déni d’humanité d’arrêter et de maintenir en détention des enfants, de pratiquer la répression des révoltes dans les centres de détention, de développer des fichiers biométriques, de projeter un allongement de la durée de la rétention à dix-huit mois, de laisser la peur s’installer au point que des suicides deviennent possibles.
Comme le disait si bien le sociologue Abdelmalek Sayad dont il faudrait lire des pages chaque jour devant le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, les immigrés, qu’ils soient clandestins ou légaux, ont “le droit d’avoir des droits, c’est-à-dire d’être sujet de droit, au même titre que le national, et non pas seulement un objet de droit” (1). Leur refuser ces droits, soit le droit d’exister civilement, le droit de voter, le droit à une égale participation à la richesse de la nation, le droit à un traitement scolaire égal, le droit à l’égalité devant la justice…, c’est faire “de l’immigré d’aujourd’hui l’homologue du colonisé d’hier”, “un colonisé nouvelle manière, un colonisé d’au-delà de la colonisation”. Une telle politique de déni des droits s’explique certes par des arguments de tactique électorale (prendre des voix à l’extrême droite) et par une volonté d’unification des différentes composantes de la droite pour réduire le nombre d’ayants droit aux politiques sociales de l’État, mais surtout par une volonté de rappeler aux immigrés et à leurs descendants que leur présence est provisoire. Il faut en effet faire savoir aux immigrés sans papiers que, même si de nombreux secteurs de l’économie ne fonctionnent que grâce à leur travail, ils ne doivent pas envisager de s’installer durablement. Il faut faire savoir aux immigrés, même s’ils travaillent toute leur vie ici et y ont des descendants, même si l’immigration de travail est devenue une immigration de peuplement, que leur présence est révocable à tout moment puisque l’immigré n’a pas d’autre définition que d’être “une force de travail temporaire”.
Il faut faire connaître à leurs descendants qui ont montré plus d’une fois et dans plus d’un lieu (particulièrement à l’automne 2005) que - même s’ils étaient “interdits de toute participation à la vie civile la plus élémentaire” et n’avaient plus “que la violence la plus violente pour répliquer à la violence légale qui les excluait de la vie de la cité”, comme l’écrivait Sayad - la peur devant la puissance d’État devait inspirer leurs manières d’être et que la soumission aux contraintes devait devenir leur habitude. Faire la chasse aux sans-papiers c’est leur laisser entendre que ce que la loi a fait - leur accorder une nationalité différente de celle de leurs parents - pourrait être défait par la loi.
En somme avec la chasse aux “clandestins” et aux “sans-papiers” tout est fait pour raviver, même chez les immigrés les plus assurés de la pérennité de leur condition d’immigré et surtout chez ceux-là, la hantise de “la calamité du renvoi”, comme le disait encore Sayad (2). Tout leur dit - que les moyens pour ce faire soient violents ou sournois - qu’ils restent congédiables en attendant, peut-être, de le faire savoir à tous les salariés, comme l’a insinué la présidente du MEDEF.
(1) L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, tome II. Les enfants illégitimes. Éditions Raisons d’Agir, 2006.
(2) L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, tome I. L’illusion du provisoire. Éditions Raisons d’Agir, 2006.