La loi de conservation de la violence

Ch. De Montlibert (Raisons d'agir)
Professeur de sociologie à l'Université Marc Bloch



Journalistes vedettes de télévision, sondeurs d'opinion et professionnels de la politique forment de plus en plus un trio inséparable qui conduit à l'action politique des impasses car la décision politique ne peut pas se réduire à suivre l'humeur du plus grand nombre telle que s'efforcent de la saisir, et bien mal, les instituts de sondage. A la remorque d'un sentiment d'insécurité, largement mis en scène par les médias qui repassent en boucle les mêmes histoires de délinquance et de policiers aux aguets, les élus risquent fort, derrière cette (fausse) unanimité sécuritaire, de contribuer à renforcer la réalité (relative) de l'insécurité. En apportant aux craintes la légitimité et le sérieux attachés à l'action politique et à l'intervention de l'Etat ils renforcent l'importance des sentiments collectifs et, ce faisant sapent l'esprit critique ; ils facilitent l'institutionnalisation de fantasmes régressifs et contribuent à mettre en place une société de surveillance, résignée à plus de servitude et oublieuse de deux siècles de combats pour la liberté.

Le chiffre de la délinquance fonctionne aujourd'hui comme fonctionnait il y a quelques années le chiffre du " trou de la sécurité sociale ", tous les médias l'attendaient, le claironnaient, le commentaient. A l'entendre partout comment ne pouvait-il pas être vrai ? Les sorciers ne s'y prennent pas autrement pour réaliser leur magie, à la différence, qu'aujourd'hui, les magiciens sont au vingt heures. Mais de telles passions permettent aux entreprises télévisuelles d'augmenter, avec l'audimat, les annonces publicitaires et les profits. En même temps viennent les reportages et commentaires : les procédés sont anciens et bien éprouvés. Tout laisse entendre que la violence est essentiellement une affaire de jeunes et qu'elle est tapie dans les cités des " quartiers sensibles " comme un nouveau Minotaure prêt à dévorer les " braves gens ". Cette réactualisation des plus vieilles mythologies repose, sans doute, d'abord sur l'inconnu que représentent les habitats de banlieue et les modes de vie de ses habitants (l'ignorance fait toujours peur) mais aussi, et surtout, sur une stigmatisation de ces quartiers où se profilent des jugements sociaux totalement arbitraires sur la " qualité sociale " des occupants. Il est vrai que vivent là - depuis l'abandon des politiques de plein emploi et d'industrialisation au profit des politiques de flexibilisation du travail et de délocalisation des sites de production et depuis le renoncement des politiques d'aménagement de logements locatifs au profit d'une politique de marché d'accession à la propriété - des familles, souvent d'origine immigrée, appelées en leur temps par des employeurs soucieux d'abaisser le coût de la force de travail, aujourd'hui abandonnées au chômage, au travail précaire, aux faibles salaires et, souvent, à l'échec scolaire. Symptômes bien visibles des renversements de politiques salariales, on comprend que les a-priori sur leur existence, qui nourrissent ce " sentiment d'insécurité ", soient souvent le lot de salariés qui appréhendent pour eux-mêmes l'insécurité sociale qu'entraîne la financiarisation à outrance des activités économiques.

Pourtant le raisonnement le plus élémentaire conduit à relativiser la délinquance des jeunes : les jeunes incriminés ne représentent qu'une part infime de la population du même âge, ensuite une partie des délinquants ne provient pas des quartiers dits sensibles, enfin le coût des délits commis représente bien peu au regard des quelques deux cent milliards annuels de fraude fiscale.

L'analyse sociologique montre que la sécurité absolue est un mythe qui ne deviendra jamais la réalité d'une société très différenciée où tout sépare les styles de vie : seule une société dont tous les membres seraient semblables serait exempte de crimes et délits. Tout renforcement des inégalités, en amplifiant les différences de modes de vie augmente la probabilité d'apparition de pratiques classées comme délinquantes.

Cela s'explique par la loi, découverte il y a un siècle par Durkheim, de la conservation de la violence, qui montre que chaque niveau de violence (délinquance, crimes, mais aussi suicides) atteint, se maintient année après année tant que dure l'état de la société qui l'a engendré. Cette loi implique que la violence des institutions, des décisions politiques, des stratégies économiques, précède et entraîne la violence des comportements individuels. Un siècle de travaux permet d'affirmer, sans risque d'erreur, que cette conservation de la violence dépend de quatre facteurs : l'écart entre les revenus (richesse et pauvreté), l'absence de travail (les différentes formes du chômage), l'absence (ou le délitement) du droit du travail ou des formes de représentations institutionnalisées des collectifs (de salariés, d'habitants, d'usagers …), l'assignation d'un grand nombre d'individus dans des positions sociales stigmatisées (quartiers, emplois atypiques …). Ainsi les décisions des membres des classes dirigeantes, en améliorant illégalement leurs propres conditions de vie (fraude fiscale, délit d'initié, abus de biens sociaux, etc.) et surtout en portant atteinte aux conditions d'existence des membres des classes salariées (mises au chômage massives, accroissement des contraintes de travail, morcellement des rythmes temporels, précarisation…) se répercutent dans l'ensemble de l'espace social et, d'une certaine façon, augmentent les tensions. Non pas que les chômeurs soient plus souvent délinquants, ce qui est faux, mais parce que cette atteinte à la société suscite une sorte d'anxiété qui peut ressurgir aussi bien dans la mise " en risque " d'enfants, que dans les violences conjugales ou que dans les consommations plus ou moins bien contrôlées de médicaments anxiolytiques, antidépresseurs, etc. (de façon paradoxale les tensions sociales enrichissent les sociétés pharmaceutiques).

Lorsqu'un économisme dominant impose comme finalité de l'existence le profit et comme moyen la lutte de chacun contre tous, comment la marchandisation des relations sociales ne serait-elle pas à l'œuvre ? Mais, dans ces conditions, pourquoi s'étonner que le travail n'apparaisse pas comme dérisoire, que les efforts scolaires qui n'empêchent pas de connaître la précarité ne soient pas dévalorisés et que " la débrouille ", le deal et " le business " ne dominent pas les existences. Le déchaînement des intérêts économiques s'accompagne toujours d'une détérioration de la morale politique : plus l'économie concurrentielle est libérée de tout contrôle, plus les rééquilibrages étatiques organisés par les politiques sociales disparaissent, plus aussi les régulations des relations sociales s'effacent et plus des mesures répressives sont mises en place dont chacun, dirigeants compris, finira par pâtir.

Il est clair aussi que l'insistance des agents du champ politique sur le sécuritaire, inspiré du modèle répressif étatsunien, outre qu'elle profite au marché de la sécurité, fonctionne comme une sorte de réponse magique qui a sans doute plusieurs fonctions dont celle du leurre pour " calmer le jobard " et surtout, en diabolisant un groupe social plus fictif que réel, celle de détourner l'attention des contraintes que le néo-libéralisme fait peser sur tous. Durant la campagne électorale, alors que les télévisions se faisaient les amplificateurs de la surenchère sécuritaire des candidats, derrière la scène, plus de six mille licenciements étaient annoncés.

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