La production des savoirs à la merci des managers
par Christian de Montlibert
sociologue, professeur émérite à l’université Marc Bloch (Strasbourg)
Texte paru dans L'Humanité du 7 décembre 2007
Pour pouvoir produire des connaissances, il faut bénéficier de conditions sociales qui permettent de mettre à distance les contraintes des nécessités économiques et sociales. Sur cette base se sont développés des univers autonomes ayant leur système de recrutement, de formation et d’évaluation. Ces systèmes, de plus en plus capables de refuser de répondre directement aux demandes des pouvoirs économiques et politiques, ont été, en même temps, portés à faire progresser les différentes formes de rationalité et d’universalité. Reste que cette situation est toujours fragile : l’autonomie de la recherche n’est pas acquise une fois pour toutes. Résultat de conquêtes, menées dans des situations historiques bien précises, elle est sans cesse menacée puisqu’elle dépend de la mise en place de conditions favorables à la production du savoir que les producteurs de savoir ont progressivement élaborées pour protéger leur position d’intrusions diverses : organisation en disciplines, statut professionnel, modalités de régulation interne. L’imposition des logiques managériales dans l’université conduit alors à s’en prendre à ces systèmes protecteurs. Enfin, l’autonomie dépend de la reproduction du groupe des enseignants-chercheurs ; aussi, vouloir orienter l’université vers une adaptation aux besoins des entreprises risque d’affecter, à moyen terme, la capacité à produire des chercheurs. Sachant que la capacité des sciences à résoudre des problèmes de plus en plus difficiles est liée à l’élévation du « droit d’entrée », lui-même lié à la compétence, au capital scientifique incorporé et à « la croyance dans les enjeux et dans le jeu lui-même », les réformes de l’enseignement supérieur et de l’organisation de la recherche, en contractualisant des emplois déjà rares et mal rémunérés, ont toutes les chances de saper une des dimensions constitutives de l’autonomie. En somme, tout se passe comme si les réformes, en augmentant la capacité des demandes externes à se faire entendre, conduisaient, paradoxalement, à menacer la production du savoir : elles peuvent défaire l’exigence de rigueur désintéressée qui y prévaut et qui est incompatible avec les nécessaires concessions qu’exigent toujours les pouvoirs économiques et politiques. Pour le dire encore autrement, tout se passe comme si, dans une situation historique où le champ économique tend à imposer ses principes comme principes universels, le statut des intellectuels, leurs organisations démocratiques, leurs manières de penser, leurs manières de faire mêmes apparaissaient comme inadaptés, archaïques et dangereux pour l’ordre social. Dans ces conditions, tout se passe comme si les agents dominant le champ économique, les agents du champ politique et les agents du champ médiatique qui leur sont liés s’étaient ligués pour transformer la position d’universitaire-chercheur : faute de pouvoir intervenir dans des débats scientifiques qui les dépassent, tout se passe comme s’il leur restait à pouvoir contrôler les possibilités d’organisation de tels débats. Mais ce faisant, c’est la production de la connaissance qu’ils atteignent. L’analyse du processus de la production scientifique ayant montré que « la fermeture sur soi du champ autonome constitue le principe historique de la genèse de la raison et de l’exercice de sa normativité » (Bourdieu, 2001)), mettre en cause cette « fermeture sur soi », faciliter l’intrusion de critères de jugement externes différents de ceux des pairs, c’est mettre en cause les fondements mêmes du champ scientifique.
En effet les savoirs les plus avancés ne se produisent que dans des mondes constitués autour d’un point de vue particulier (une discipline), récusant tout autre moyen que la rigueur du raisonnement et la preuve pour triompher, progressant avec l’échec, la crise, le conflit de méthodes qui montrent que la coopération entre l’analyse théorique et l’expérimentation est toujours à recommencer, mieux cette production s’établit dans des microcosmes utilisant la raison pour provoquer des crises engendrant des idées nouvelles. L’autonomie de la recherche réside dans la possibilité de déterminer librement les thèmes de recherche, les problématiques, les méthodes en fonction d’un état des connaissances ; plus précisément la possibilité de construire une recherche qui se fait « contre quelque chose, peut-être contre quelqu’un, et déjà contre soi-même », disait Bachelard ; c’est en quelque sorte la possibilité qu’existe un monde réglé par des mécanismes sociaux très particuliers qui font que de l’affrontement réglé (usage de méthodes pour faire la preuve et vaincre) naît la raison scientifique. Cette autonomie se nourrit, contrairement à toutes les déclarations sur la pluridisciplinarité, de cette spécialisation qui suppose une immense culture scientifique générale et qui actualise toute la puissance des recherches antérieures. Elle ne divise pas le monde en recherche fondamentale et recherche appliquée - sachant pourtant que l’utilitarisme et le pragmatisme de celle-ci ont souvent desservi les « valeurs de vérité » - car l’autonomie de la pensée scientifique exige, pour se saisir d’un problème pratique, de le défaire, de le décomposer, de le déconstruire, en un mot de le détruire comme pratique pour le repenser, le replacer, l’intégrer dans le savoir scientifique.
Qu’on le veuille ou non, le savoir est une oeuvre collective - l’auteur ou le savant n’est que très partiellement le producteur ou l’inventeur de son texte - qui, dès lors, ne peut pas avoir de propriétaire. Dans ces conditions toute tentative d’accaparement des connaissances devient inéluctablement un détournement d’un « bien commun » qui pourrait bien, dans quelque temps, en restreignant sa diffusion à quelques-uns, affecter la libre production du savoir et conduire la « vérité » à devenir négociable.