Les cadeaux empoisonnés de la professionnalisation de l’université
par Christian de Montlibert
sociologue à Strasbourg et membre de l'association Raisons d'Agir
Version courte d'un article paru dans L'Humanité du 15 mai 2006
On le sait depuis longtemps l'enfer est pavé de bonnes intentions, rien ne le montre mieux que la mise en place d'une commission chargée du rapprochement de l'université et de l'entreprise pour faciliter l'emploi des jeunes. L'intention est apparemment louable mais camoufle mal la volonté de réaliser l'engagement pris à Lisbonne en 2000 (confirmé à Stockholm en 2001 et à Barcelone en 2002) d'adapter l'université aux exigences du "marché" sans en augmenter le financement.
D'abord il faut savoir que la professionnalisation de l'enseignement supérieur est voulue depuis longtemps par le patronat : le Medef a réussi à faire partager cet avis par les groupes de pression auprès de la Commission Européenne que sont l'European Round Table (Table ronde des industriels européens qui regroupe une quarantaine de patrons de grandes entreprises européennes) et l'UNICE, (Union des Confédérations industrielles et patronales européens présidée par E.A. Seillière), ce qui rend cette prise de position autrement plus puissante.
Ensuite la professionnalisation - imposée aux universités depuis plus de vingt ans par la création de filières, de modules, de diplômes (filière AES, modules pré professionnels, DESS, licences professionnelles etc.) ne résout pas les problèmes auxquels est confronté l'enseignement supérieur. Bien au contraire, elle risque de le fragiliser un peu plus : ces systèmes accroissent les chargés d'enseignement en transformant des enseignants chercheurs en démarcheurs de stages ; ils justifient que l'on confie des enseignements à des professionnels (cadres administratifs, ingénieurs...) qui ne sont pas obligatoirement les plus disposés à un regard critique ou même analytique sur leur pratique. Au surplus cette professionnalisation, à moyens constants, ne peut se développer qu'au détriment des filières existantes. En somme elle ne contribue guère à résoudre la question des abandons et échecs dans l'enseignement supérieur qui restera telle tant que les moyens attribués resteront aussi faibles. Les critiques contre une université enfermée dans une "tour d'ivoire" oublient d'ailleurs trop vite que l'enseignement supérieur est "sous financé" et que le système dual (Grandes Écoles/ Université), est aussi responsable de la misère universitaire : les "grandes écoles", parce qu'elles fonctionnent comme les "écoles du pouvoir", aspirent une bonne partie du budget de l'enseignement supérieur sans proportion aux nombres d'étudiants qu'ils traitent (30% du budget pour 4% des étudiants).
Croire que le rapprochement de l'université vers l'entreprise est une solution miracle est aussi totalement erroné. Rien ne montre que le monde économique serait plus "ouvert" que l'université qu'on qualifie un peu vite de "sclérosée". On pourrait tout aussi bien voir dans le monde économique capitaliste une conception monomaniaque entièrement centrée sur la logique du profit au point d'y subordonner toutes les autres fins. Affirmer à partir de cette prémisse que le monde économique est le plus apte à énoncer "les besoins en formation" pour éviter le chômage est une aberration puisque les entrepreneurs, sous l'emprise aujourd'hui de la finance mondialisée, ne font plus guère de plans de développement, tout occupés qu'ils sont à scruter le cours des actions.
Par ailleurs spéculer sur la "déréalisation" d'une université, trop éloignée, aux dires de ses contempteurs, des préoccupations des nouveaux étudiants qui -parce qu'ils sont plus nombreux et, pour certains, issus de groupes sociaux moins bourgeois qu'autrefois - réclameraient du "concret" relève "d'un racisme de l'intelligence" (P.Bourdieu) revenant à condamner à une sous culture tous ceux qui ne possède pas les codes de la "grande culture".
Enfin, et par définition, l'Université ne peut pas être "coupée du monde" puisque le monde est de plus en plus construit à partir des savoirs que des chercheurs de toutes disciplines liés à l'Université ou issus de l'Université ont élaborés.
Mais raisonnons un instant comme si l'Université était en retard sur le monde de l'entreprise. Vouloir adopter une démarche qui demanderait au monde de l'économie de définir ses besoins, puis de les transformer en programmes de formation conduirait rapidement à une impasse. En effet, les formations mises sur pied à partir des "besoins" des organisations économiques, bien que paraissant résoudre toutes les difficultés d'adaptation aux conditions réelles du travail, seraient très vite incapables d'assurer les reconversions probables à des techniques qui n'existent pas encore. Elles seraient en fait adaptées aux exigences techniques qui se posent maintenant au jour le jour et aux exigences sociales locales mais ne permettraient pas de faire face aux situations nouvelles. En effet les "besoins" sont toujours définis à partir d'une conception "utilitariste" qui est aux antipodes des objectifs de développement qu'ont les systèmes scolaires : le problème consiste moins à préparer à des emplois et à des modes de fonctionnement tels qu'ils existent aujourd'hui qu'à permettre de faire face, plus tard, aux conséquences de l'accélération des transformations des modes de production, à leurs effets sociaux, et de les maîtriser.
En fait après que le gouvernement ait réussi de la transformation des parcours étudiants (réforme dite LMD) qui casse la logique des enseignements disciplinaires, après avoir réformé la recherche en la subordonnant aux intérêts politiques et économiques, vient maintenant une nouvelle étape qui vise à mieux répartir la main d'œuvre qualifiée : aux grandes écoles et aux écoles de commerce, copiées sur le modèle des "business schools" américaines, la formation des dirigeants, aux universités d'excellence la formation des futurs chercheurs et aux autres établissements d'enseignement supérieur la formation aux "compétences" exigées aujourd'hui pour les postes des services et des administrations des entreprises. Mais cela ne suffit pas, le patronat et les gouvernements qui lui sont liées ont aussi un objectif de diffusion de l'idéologie néolibérale et veulent, en rapprochant l'université de l'entreprise, éliminer la représentation du monde, héritée des Lumières, faite de rationalité, de savoir, de tolérance et de liberté. Gageons que si cette étape est franchie, la volonté de "réforme" de l'université pour l'adapter à un monde "où la concurrence est libre et non faussée" ne s'en tiendra pas là : il faudra alors remplacer les modes de fonctionnement démocratiques et relativement autogestionnaires qui existent dans les universités (et qui pourraient servir de modèle à une transformation sociale dans bien d'autres secteurs) par une logique entrepreneuriale. A ce moment on pourra remplacer le nom des savants au fronton des universités par le nom d'une chaîne de supermarché, le logo d'une marque de produit ou les initiales d'un vendeur passé maître es profits ! Tout cela est loin de répondre à la jeunesse révoltée contre la précarité, qui demande un savoir capable de comprendre le monde pour le transformer.