Urgence
par Christian de Montlibert
sociologue à Strasbourg et membre du collectif Raisons d'Agir
Les élections présidentielles ont caché un évènement important : pour la première fois les représentants des forces patronales des pays les plus industrialisés ont institutionnalisé leur regroupement en un "G8 Patronal" à même de faire des représentations (aboutir à la libéralisation des services prévue dans le cycle de Doha est le premier objectif annoncé) aux dirigeants politiques du G8. Les maîtres de l'économie ne se contentent plus d'intervenir indirectement ; ils veulent traiter à égalité avec les maîtres de la politique. Il est vrai qu'en France les principaux actionnaires des multinationales, les dirigeants des fonds de placement qui, dans le monde, gèrent plus de 16500 milliards d'euros, Wall Street, la City, la Bourse et Frankfort, la presse qui leur est liée, les consultants des cabinets d'audit et les agents de lobbying près de la Commission Européenne, en un mot tous ceux qui ont partie liée avec le capital, peuvent se réjouir : la mise en scène du duel politique entre Royal et Sarkozy, si bien préparé par les médias, est un écran qui cache l'essentiel, les deux candidats à la présidence de la république, chacun à leur manière, ne leur feront pas défaut.
Ceci étant les actionnaires du capitalisme international, parmi lesquels les représentants du capitalisme étatsunien sont les plus avancés dans l'organisation de la domination financière, préfèreront sans doute Sarkozy à Royal. En effet, si le premier l'emporte, une vision radicale du libéralisme, capable d'affronter les salariés mobilisés dans la défense des restes du modèle d'Etat social mis en place après la deuxième guerre mondiale et même de pénaliser la revendication syndicale, capable aussi de pénaliser la misère que cette politique de rentabilité financière entraîne, permettra d'appliquer plus résolument encore les directives de la commission européenne (qui ne sont bien souvent que la transposition des injonctions de l'OMC et de l'AMCHAM) et de faire sauter les derniers obstacles juridiques qui freinent l'installation d'un marché du travail déréglementé et la généralisation d'"une concurrence libre et non faussée".
De son coté Royal, bonne représentante des orientations réformistes du PS - dont la volonté de Strauss Kahn, lorsqu'il était ministre des finances, de mettre en place des fonds de pension et de s'attacher à améliorer le sort des "classes moyennes", les reculades successives de Jospin devant les décisions des patrons, le vote en faveur d'une Constitution européenne dont l'affirmation des droits fondamentaux est très en deçà des droits des citoyens français et dont les principes économiques sont tous organisés autour du néo-libéralisme, les déclarations du congrès du Mans, sont autant d'indices d'abandon d'une politique qui continuait de se dire de gauche - facilitera elle aussi les politiques libérales de la Commission européenne convaincue qu'elle est que non seulement l'économie de marché est "la seule alternative" mais qu'elle comporte des avantages dès lors qu'une politique redistributive et régulatrice d'Etat peut en corriger les excès. Ses déclarations lénifiantes sur la sécurité de l'existence ne résisteront pas plus longtemps aux contraintes du marché que n'ont résisté, il y a quelques années, les déclarations du PS en faveur d'une Europe sociale. On sait bien qu'il ne peut pas y avoir d'améliorations de la situation d'un salariat précarisé sans mettre radicalement en cause le système qui organise l'insécurité. La méthode choisie, plus douce, plus temporisatrice, moins résolue à fragmenter le marché du travail, a donc, elle aussi, toutes les chances d'aboutir à faire accepter au salariat l'incertitude qui sert si bien les intérêts du patronat le plus modernisateur (celui des services culturels, des petites entreprises de conception informatique, du commerce des grands magasins, de la mode et du prêt-à-porter, etc.). En somme, derrière les deux masques, l'un souriant et l'autre grimaçant, se tiennent deux branches du même capitalisme à l'affût de toutes les possibilités d'augmenter ses profits.
On l'aura compris, s'il ne s'agissait que de programmes économiques je ne voterais ni pour l'une ni pour l'autre, mais cette élection pose aussi le problème des libertés publiques. Tout laisse supposer que l'équipe de Sarkozy n'hésitera pas à faire appel à tous les moyens pour arriver à ses fins tant son programme repose sur une vision du monde raciste renouant avec les errements d'une pseudo transmission génétique et sur une politique de contrôle et de répression des étrangers dont on sait les funestes conséquences. On ne peut en effet que refuser, clairement, les concessions au Front National et les emprunts de plus en plus explicites de ses positions xénophobes qui rappellent les lois de Flandin en 1934, de Laval en 1936, de Daladier en 1938 ; on ne peut que rejeter les relents d'un "génétisme" nauséabond rappelant celui des idéologues conservateurs des années quarante. La citoyenne Royal, paradoxalement, est plus, sur ce sujet, en cohérence avec un projet néo-libéral adossé à une vision du progrès, de la modernité, de la raison qui la conduit à repousser les régressions d'une idéologie conservatrice et à défendre les libertés. Cela vaut bien, sans illusion, de déposer dans l'urne un bulletin pour elle.