D’autres solutions que la pénalisation de la misère

par Christian de Montlibert
sociologue à Strasbourg et membre du collectif Raisons d'Agir


Ce texte est paru dans l'Humanité du 29 décembre 2005



La crise sociale (inégalités accentuées, chômage et sous-emploi, détériorations des conditions de travail et d’existence) que connaissent les salariés et les classes sociales les plus dominées en particulier - dont les incendies de voitures et les destructions de biens publics commis par certains jeunes des quartiers populaires ne sont que des indices un peu plus visibles d’un refus d’acceptation, mais il faudrait aussi parler des dépressions, des « mises en danger d’enfants », des tentatives de suicide, du surendettement - demande des solutions bien différentes de la pénalisation de la misère mise en place par le gouvernement.

N’en déplaise aux milieux d’affaires « inquiets » des conséquences des « émeutes », les inégalités sociales se sont bien creusées entre des dirigeants d’entreprise dont les revenus augmentent sans cesse, qui vivent dans « les beaux quartiers » et peuvent transmettre, par un héritage toujours moins imposé, les patrimoines qu’ils ont accumulés, et leurs concitoyens qui, dans des espaces de relégation éloignés des centres-villes, vivent d’allocations de chômage, de transferts sociaux, de salaires toujours plus faibles que le coût de la vie pour une famille, et qui connaissent des conditions de travail pénibles, la flexibilité des horaires déstabilisante des cadres de vie, les licenciements à répétition, l’inquiétude permanente (source de stress et de dépressions) de ne pas retrouver d’emploi. Dans ces conditions on comprend que les relations interpersonnelles se détériorent, que la déréliction parentale puisse apparaître ici et là, et que, pour peu que l’histoire de l’immigration familiale demeure obscure, le monde apparaisse comme abscons et engendre pour des enfants et des adolescents sans avenir de nombreuses « souffrances sociales ». Les politiques économiques des milieux d’affaires en sont largement responsables : la financiarisation de l’économie donne, aujourd’hui, le pouvoir aux actionnaires majoritaires (à des groupes familiaux - Wendel, Seillière par exemple - et surtout à des fonds de placement spéculatif) d’exiger des retours sur investissement d’au moins 15 % et conduit les directions d’entreprise à délocaliser, à licencier, à développer toutes les techniques de flexibilité, à chercher à contourner le droit du travail et à vouloir défaire les collectifs, privant de sens et d’identité les classes populaires.

N’en déplaise aux ministres « scandalisés » par le vandalisme des sauvages de banlieue (le mythe est ancien, en 1831, après une révolte des ouvriers du textile lyonnais, Saint Marc Girardin écrivait dans le Journal des débats : « Les barbares qui menacent la société ne sont point dans le Caucase ni dans les steppes de la Tartarie, ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. »), les politiques de soumission à la volonté patronale d’importation d’une main-d’oeuvre coloniale à bon marché, avant-hier, comme les politiques de logement à bon compte de la main-d’oeuvre ouvrière dans des espaces de plus en plus éloignés des centres-villes embourgeoisés - dès lors qu’a été abandonnée, hier, une politique d’habitat collectif à loyers encadrés au profit d’une politique de prix du marché - ont conduit à rassembler dans des zones de relégation des populations que les politiques néolibérales condamnent aujourd’hui (avec la démolition de l’État social, le délitement du droit du travail, la dérégulation des services publics, la privatisation des entreprises nationalisées) au chômage de masse et à la dEstructuration des relations sociales. Non seulement de telles politiques induisent une régression des relations sociales (plus le chômage dure, plus la fréquentation des bibliothèques baisse, plus les rencontres entre parents, amis et voisins diminuent), mais aussi une simplification des systèmes d’interdépendance qui n’est pas sans effet sur l’existence même puisque, toutes conditions égales par ailleurs, la mortalité des chômeurs augmente considérablement.

N’en déplaise à certains journalistes prêts à revêtir la tenue de campagne du baroudeur pour se rendre dans des banlieues qu’ils ont toujours stigmatisées, la « guérilla urbaine » est largement une construction qui donne à voir une unité et un sens là où il n’y a que des petits groupes épars qui finissent par agir comme on attend d’eux. Les manifestations spontanées incendiaires et autodestructrices de certains jeunes des quartiers populaires ne datent pas de novembre 2005, elles naissent toujours de l’atteinte d’un membre de la bande (meurtre par un vigile, décès lors d’une poursuite policière, lors d’un contrôle de police, après une incarcération...) qui suscite une forte émotion et immédiatement une mise en cause des représentants de l’autorité d’État, des interventions maladroites ou malveillantes d’une autorité - hier, là, un maire, aujourd’hui, ici, un ministre -, amplifiées par les médias, sont ressenties comme des atteintes à l’honneur (de la cité, des jeunes, des immigrés...) auquel on est d’autant plus attaché qu’il est le seul bien que l’on possède en commun. Ce processus largement émotionnel, impliquant de forts investissements personnels, n’est pas caractéristique d’une quelconque déviance mais d’une pré-politisation qui, faute d’identification des insatisfactions et de leurs causes, faute aussi de militants et d’instances mobilisatrices, demeure encore informe. C’est cette réalité disparate que les magiciens du 20 heures commentent : ils ont une scène (les-cités-de-banlieues), des acteurs (les-jeunes-des-cités), un scénario (l’incendie), tout ce qu’il faut pour faire peur et faire grimper l’Audimat. À partir du moment où « la France brûle », le gouvernement ne peut que prendre des mesures de renforcement des contrôles policiers. À partir du moment où l’on affirme « à situation exceptionnelle mesure exceptionnelle », la restriction des libertés - nécessaire pour contrôler les effets de la stigmatisation de la misère et pour prévenir toutes les résistances qu’entraîne sa politique de soutien inconditionnel au capitalisme néolibéral - trouve sa légitimation médiatique.

N’en déplaise au ministre de l’Intérieur, ses propos (Karcher, racailles, voyous...) - qu’ils soient soigneusement préparés (pour des raisons électorales) ou l’expression d’un mépris de classe - ont bien servi d’étincelles. Sa politique de contrôle répressif des étrangers - qui prolonge et amplifie celles de ses prédécesseurs et qui n’est pas sans rappeler celles de 1893 et 1895, et surtout celles plus proches de 1932, de 1936 (gouvernement Laval) et de 1938, qui ont si bien préparé les esprits et les institutions à la xénophobie et à l’antisémitisme du régime de Pétain - engendre ses propres désordres. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que des jeunes, habitués aux brassages quotidiens des cultures, réagissent devant les dénis d’humanité qu’entraînent la fermeture de Sangatte, les expulsions des immeubles déclarés insalubres de familles de travailleurs étrangers ou d’ouvriers algériens retraités, les tirs contre les travailleurs essayant de pénétrer dans les enclaves espagnoles marocaines, les charters de « sans-papiers » ou le rétablissement de la « double peine » (sanction pénale et bannissement), qu’ils protestent devant les discriminations « ethniques » face à l’emploi (demande-t-on à un salarié s’il est d’origine champenoise, francilienne ou auvergnate ?), quand ce n’est la stigmatisation qui accompagne parfois des contrôles de police à répétition, et qu’ils expriment « en actes » ce que d’autres se contentent de dénoncer « sur le papier ».

On le comprend, une lutte intense est engagée entre les partisans d’une répression de toutes les formes de résistance au néolibéralisme et d’une pénalisation de la misère que ce néolibéralisme entraîne, et ceux qui, non seulement défendent les acquis du salariat mais aussi espèrent leurs progrès grâce au retour à une politique de plein-emploi et au développement de services publics de qualité.


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