Comment résister à la libéralisation de l'Europe
par Christian de Montlibert, sociologue et membre du collectif Raisons d'Agir
Cet article est paru dans le journal L'Humanité le 7 jullet 2004
Il est urgent de se mobiliser pour refuser l'Europe d'aujourd'hui. Car l'Europe est dominée par un néo-libéralisme tout-puissant. L'examen de sa structure de fonctionnement le montre on ne peut mieux. Du côté économique, la Banque centrale européenne n'est contrôlée par aucune autorité politique : elle échappe à tout contrôle démocratique et laisse son gouverneur mener une politique au service des intérêts du capital. Du côté politique, la Commission européenne s'est depuis longtemps ralliée à un libéralisme radical. Il faut dire qu'elle est sous l'influence des lobbys des firmes européennes, des banques, des multinationales et des associations patronales. Parmi ces dernières, il faut citer l'ERT (European Round Table), qui regroupe les patrons des 40 plus grandes sociétés industrielles et commerciales européennes et fonctionne comme un réservoir d'idées multipliant les rapports sur les "réformes structurelles" que l'Europe devrait entreprendre, le FERT la table ronde des patrons de banques et organismes financiers qui - spécialisation oblige - a la charge de proposer les mesures de dérégulation financière nécessaires au bon fonctionnement d'un marché de l'argent, et l'UNICE, réunion plus institutionnalisée des patronats européens. Étant donné le volume du capital que représentent ces associations, on comprend qu'elles soient écoutées ! Autour de l'ERT, de l'UNICE et de l'AMCHAM (Association des chambres de commerce américaines), très présente à Bruxelles, publiant ouvrages et rapports, participant aux réunions avec les représentants de la Commission et du Parlement, on trouve aussi de multiples groupes de réflexion spécialisés, comme l'a été l'AUME, créé par Fiat, Philipps, Rhône-Poulenc, Solvay et Total, qui a milité dès 1987 pour une monnaie unique européenne (organisant plus de 1 000 conférences), ou le Centre européen pour l'étude des infrastructures, organisant, pour le plus grand plaisir des cimentiers, des tracés d'autoroutes et d'ouvrages d'art pour favoriser la circulation des marchandises nécessaires pour jouer des différences de coût de production entre les différents pays de l'Europe.
Il faut citer encore le Centre for European Policy Studies et l'European Policy Center. Dans les bureaux de ces fabriques de mise en forme d'idées, on retrouve bien souvent des anciens membres de la Commission européenne et des défenseurs ardents du libéralisme. Les idées patronales de "réformes structurelles" sont ensuite relayées par des sociétés de relations publiques capables de monter des campagnes de persuasion parfois très sophistiquées pour atteindre leur but de propagande auprès des citoyens des différents États. Les cabinets Burston et Marsteller, Hill et Knowlton, par exemple, sont très présents à Bruxelles. Publicis, en France, a organisé la campagne en faveur de l'euro.
Mais il ne faudrait pas croire que la Commission européenne impose le libéralisme aux États. Sur tous les points, les chefs des Etats réunis dans les Conseils européens ont donné des orientations à la Commission, consenti à déléguer leur pouvoir à la Commission, donné leur aval aux propositions formulées par la Commission. Le secrétariat du Conseil sert d'ailleurs d'intermédiaire entre les chefs d'État et la Commission.
Pour prendre un exemple, Jospin et Chirac ont autorisé la "réforme structurelle" des retraites et de la Sécurité sociale lors de Conseils européens, comme ils ont avalisé les propositions de dérégulation concurrentielle de l'énergie mises en oeuvre aujourd'hui à EDF et GDF.
Certains jouent donc double jeu lorsqu'ils se plaignent d'être obligés d'appliquer des directives européennes contraignantes, alors qu'ils les ont élaborées ou, au moins, acceptées. "Ce n'est pas la faute à Bruxelles", mais bien la responsabilité des hommes politiques des États européens qui, depuis vingt ans au moins, ont construit l'Europe libérale. Ce qui autorise aussi à penser que la politique pourrait défaire ce libéralisme européen pour construire une Europe plus déterminée à réduire les inégalités, à développer des services publics européens en matière de santé, d'éducation, de recherche, de culture, à contrôler les spéculations des capitaux et les profits des entreprises. La constitution européenne est en retrait par rapport aux droits affirmés dans le préambule de la Constitution de la République française. Ainsi "le droit au travail" revendiqué par les révolutionnaires de 1848 et présent depuis dans toutes nos constitutions devient "le droit de travailler", ce qui n'est pas tout à fait la même chose !
On objectera qu'existe la Confédération européenne des syndicats, mais il faut bien reconnaître que, jusqu'alors, ses dirigeants ont fait passer les vertus du "dialogue" cher à Jacques Delors et maintenant à Jacques Chirac avant la force de la mobilisation, et pour beaucoup sont devenus bien respectueux des normes et de la bienséance qui sied à des "cadres européens" dirigeants de grands syndicats européens.
Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que l'Europe (en dehors de quelques mesures sur les normes de santé et d'environnement) soit d'abord synonyme de régression sociale. Au nom du développement économique, de la croissance, du développement culturel, l'Europe s'est ralliée à toutes les solutions libérales et contribue, pour les réaliser, à défaire les réglementations économiques et sociales des États et à promouvoir des systèmes individualisants et concurrentiels : aides fiscales aux entreprises, réduction des charges patronales, dérégulation financière, privatisations, défense tous azimuts de la concurrence, développement de la précarité, réduction comme peau de chagrin des réglementations encadrant les licenciements, diminution des droits syndicaux, réforme des régimes de retraite et des systèmes de sécurité sociale, soumission de l'école aux besoins des entreprises.
Rien ne montre mieux l'orientation libérale de l'Europe que les projets de réforme de l'enseignement supérieur et de la recherche avalisés par les gouvernements et chefs d'État européens (pour la France, Jospin et Chirac). Dès 1989, la table ronde des industriels européens voulait faire de l'enseignement supérieur "un marché" rentable. Dès 1991, la Commission reprenait les idées de l'ERT et affirmait que l'enseignement supérieur étatique n'avait pas le monopole et devait accepter la concurrence d'entreprises spécialisées. D'ailleurs, "la concurrence entre prestataires" obligerait les universités à rester "compétitives" et à "s'ouvrir sur les réalités économiques". À partir de 1994, la Banque mondiale et surtout l'OCDE intervenaient à leur tour pour défendre l'idée "d'un marché de prestations de services éducatifs". D'un organisme à l'autre s'élabore une sorte de guide des réformes à mettre en place. Vers 1996, on ajoute le nécessaire partenariat avec les entreprises et l'invitation faite aux universitaires de "prospecter les marchés". La recherche comme l'enseignement ne doivent-ils pas, d'abord, répondre aux "besoins" des entreprises. Plus récemment, la Commission réclamait une contribution plus importante du secteur privé dans l'enseignement supérieur et, pour la recherche, la mise en place de fondations pour financer (en échange de déductions fiscales) et orienter les programmes de recherche au mieux des intérêts des contributeurs.
Comment ne pas voir dans ces propositions une philosophie libérale : critique de l'État social et des statuts protégés, valorisation à tout va du risque, reconnaissance du rôle central de l'entreprise, opposition à la culture au nom des compétences requises par l'économie, insistance permanente sur les bienfaits de la concurrence, conception individualiste du monde à l'opposé des valeurs et des finalités de la recherche et de l'enseignement universitaire organisés autour du savoir et de la formation à l'esprit critique.
Face à la destruction libérale de tous les services publics et acquis sociaux des luttes du XXe siècle, il reste maintenant à RESISTER.