L'engagement sociologique de Pierre Bourdieu et la mémoire
Bernard Voutat (Raisons d'agir Suisse)
Ce texte est paru dans Le Courrier le samedi 2 février 2002 sous le titre :
Pierre Bourdieu : penseur d'une liberté possible
Beaucoup de choses ont été dites ces derniers jours à propos de Pierre Bourdieu, de l'homme, de son œuvre, de sa trajectoire. Certaines, notamment en Suisse romande, reprenaient le bêtisier habituel des critiques maintes fois ressassées sur une sociologie disqualifiée comme ennemie de la liberté, simpliste et totalitaire, jargonnante, hermétique et sectaire, et sur un homme autoritaire, chef de file d'une bande d'adulateurs formés à tous les jeux du pouvoir universitaire. Ignorantes, ces critiques ne valent pas que l'on s'y arrête, sinon peut-être pour dire qu'elles avaient un aspect particulièrement charognard en l'occasion.
Pour le reste, les nombreux commentaires publiés cette dernière semaine ont largement souligné l'ampleur et la profondeur d'une œuvre désormais incontournable, qui a opéré une profonde révolution dans les sciences sociales. Certes les avis divergent, et ces divergences soulignent l'importance du travail politique qui s'opère aujourd'hui, et pour longtemps encore, sur la mémoire de cette œuvre. Et donc aussi sur sa continuation et ses usages futurs. Pierre Bourdieu lui-même a eu l'occasion de s'exprimer indirectement sur la question, alors qu'il s'interrogeait, dans ses Méditation pascaliennes, sur le sens de l'existence. Lui qui se savait pris dans les enjeux du monde qu'il observait et qui faisait de la réflexivité la condition même du travail scientifique n'ignorait pas que son travail aurait inévitablement un destin, celui des oeuvres reconnues et consacrées, celles dont on dit qu'elles ne meurent pas pour simplement signifier qu'elles survivront au corps de leur détenteur.
Le sociologue et le militant
On a souvent lu ces derniers jours, à propos du travail de Pierre Bourdieu, que s'opposeraient une dimension scientifique et une perspective militante. Cette dernière étant du reste évoquée pour expliquer l'effet de mode dont Pierre Bourdieu, scientifique austère devenu militant d'"extrême gauche", aurait bénéficié depuis quelques années. Assurément, cette opposition peut sembler renvoyer à une certaine réalité. Celle d'un côté de l'engagement de Pierre Bourdieu au côté des mouvements sociaux, de sa critique sans concession du néo-libéralisme, de ses publications dans la collection "Raisons d'agir", de ses appels en faveur de la constitution d'un mouvement social européen. Et celle de l'autre côté de son travail scientifique immense, couronné par des dizaines de livres et des centaines d'articles, dont on peut dire qu'ils ont modifié profondément notre façon de concevoir le monde social.
Il reste que l'on doit s'interroger sur la pertinence de cette distinction et sur les usages d'une pareille opposition dans le travail de mémoire qui s'ouvre aujourd'hui sur le sens de l'oeuvre. Et n'est-ce pas le meilleur hommage que l'on puisse rendre à Pierre Bourdieu que d'appliquer ici les principes de son travail sociologique. Comme tout fait social, en effet, cette œuvre est un enjeu de luttes. Et ces luttes ont notamment pour caractéristique de jouer en quelque sorte sur de fausses oppositions, qui ont pour effet de réduire la réalité à des alternatives simples, pour ne pas dire simplistes, mais hélas trompeuses. Or, l'opposition largement évoquée dans les médias aujourd'hui entre les deux faces supposées du travail de Pierre Bourdieu n'est jamais complètement innocente, car elle permet aux uns de dénoncer le travers "scientiste" de cette sociologie et aux autres (parfois les mêmes) de la récuser comme simplement politique. Les uns et les autres se rejoignent pourtant dans le relativisme (ou la relativisation de la portée de l'œuvre). Comme le disait Pierre Bourdieu lui-même, à ceux qui désespèrent de la sociologie sous prétexte qu'elle désespère répondent ceux qui dénoncent la sociologie sous prétexte qu'elle dénonce.
C'est dire que les sciences sociales ont ceci de particulier qu'elles s'exposent à des critiques ou des lectures directement politiques. Comme autrefois la physique (Galilée disait : et pourtant elle tourne !) ou comme l'atteste les débats à propos de l'évolution des espèces, hélas encore actuels, opposant les partisans de Darwin et les créationnistes inspirés de la bible (faut-il rappeler que le président en exercice des Etats-Unis a refusé de prendre position sur cette question !). Le rapport que Pierre Bourdieu a entretenu avec l'engagement politique repose sur cette ambivalence : fonder une sociologie qui puisse procurer une connaissance du monde social, sans ignorer la signification et les implications politiques de ces connaissances.
A quoi sert la sociologie ?
En réalité, donc, Pierre Bourdieu a placé cette tension entre science et politique au cœur de toute sa recherche sociologique, et cela dès ses premiers travaux sur l'Algérie (alors en situation coloniale), puis dans toutes ses études ultérieures, sur l'école, l'université, la culture, l'Etat, le champ politique ou littéraire, l'économie, la domination masculine, etc. Si d'un côté la science a pour finalité de dire la vérité sur le monde social, cette ambition ne peut être réalisée qu'à la condition de savoir que la vérité est un enjeu de luttes. De même, disait-il, on peut envisager une science du pouvoir à la condition de ne pas faire de la science un instrument de pouvoir. Et la manière dont Pierre Bourdieu a abordé dans son travail cette tension, cette ambivalence fondamentale, constitue sans doute la plus précieuse des contributions pour dépasser l'alternative entre scientisme et relativisme, mais aussi pour envisager avec une certaine sérénité le fait que la sociologie puisse assumer une dimension politique sans pour autant céder sur les exigences d'un métier.
L'apport majeur de Pierre Bourdieu réside certainement dans ce qu'il appelait une conversion du regard sur le monde social. C'est-à-dire dans une façon de poser les problèmes qui, quoi qu'on en dise ne se posent pas d'eux-mêmes, mais exigent un travail long, pénible et parfois douloureux d'élaboration, de doute, de tâtonnement. Faire de la sociologie, c'est, disait Pierre Bourdieu, acquérir un œil sociologique, considérer le monde autrement, refuser la vision dominante pour faire voir les logiques sociales de la domination, d'autant plus puissantes qu'elles ne sont pas toujours perçues comme telles. La sociologie, telle que la concevait Pierre Bourdieu, est donc une science inévitablement critique. On comprend donc aussi plus facilement les résistances auxquelles elle se heurte, et les entreprises de dénigrement dont elle est si souvent l'objet. On comprend aussi les efforts consentis par Pierre Bourdieu pour expliciter le sens de ses travaux, pour en préserver l'autonomie au nom de ce qu'il appelait le corporatisme de l'universel. Ainsi l'opposition entre le militant et le sociologue n'apparaît plus que comme un verre déformant, faisant obstacle à une compréhension de l'engagement sociologique de Pierre Bourdieu. Au moins lorsque cette opposition est posée a priori dans le but de réduire, simplifier et au bout du compte invalider la portée de cette sociologie critique.
Pierre Bourdieu nourrissait une immense ambition : faire coïncider un impératif de connaissance et une exigence éthique, politique. Plus la sociologie est scientifique, disait-il, plus elle produit de la connaissance, plus elle remplit cette fonction de dévoilement, et plus par conséquent elle est à même de contribuer à une libération des êtres humains. Car, ajoutait-il, la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait rester confinée dans un petit cercle de spécialistes.
L'intellectuel engagé
C'est bien pourquoi Pierre Bourdieu est, comme on dit, sorti du bois. Non pas seulement depuis 1995, par son intervention dans les grèves de défense des services publics, ou par ses plus récentes prises de position dans l'espace public, mais aussi, de façon moins spectaculaire sans doute, en donnant des instruments à celles et ceux qui s'efforcent de transformer par l'action ce qu'il tentait de défaire par l'analyse. C'est ainsi qu'il concevait un engagement politique : non pas donner des leçons, mais fournir les armes de la critique sociologique. Non pas sacraliser une division du travail politique, mais respecter les différences, voire les différends, et l'autonomie des engagements, y compris celle du sociologue envers toutes les modes et tous les pouvoirs.
Pierre Bourdieu disait aussi à propos de son travail qu'il exprimait colère et lucidité. Sa colère, il la traduisait dans le regard qu'il portait sur les logiques implacables du monde social, d'autant plus implacables d'ailleurs lorsqu'elles s'appliquent aux dominés, aux exclus, aux sans grades, à ceux qui sont démunis de "capitaux" (culturels, économiques, etc.), de ressources, et parfois d'espoir. Cette colère s'est peut-être radicalisée devant les ravages du programme politique néo-libéral et son cortège de misère sociale. Aussi en appelait-il à la constitution d'un mouvement social européen, rassemblant les protestations, les projets politiques, les résistances de toute sorte, afin de faire émerger une autre façon de faire de la politique, et peut-être, à terme, une alternative politique. Tant qu'il y a des luttes, il y a de l'histoire, et donc de l'espoir, disait-il. Un espoir lucide, cependant, sur les obstacles à franchir, les pesanteurs innombrables du monde social, l'immense concentration de pouvoir, politique, économique, militaire, culturel et médiatique à laquelle il faut faire face. A propos aussi de ce qu'il appelait la violence symbolique, ce processus insidieux par lequel les agents dominés se pensent parfois dans les termes mêmes de la domination, font de nécessité vertu comme on dit et sont enclins à consentir aux fatalités du monde social. Cette lucidité n'a rien de pessimiste ou de désenchanteur. Elle rappelle que connaissance et engagement vont de pair. Qu'il vaut mieux savoir qu'ignorer. Que l'ignorance est mère de toutes les servitudes et que la liberté humaine est une conquête permanente. La sociologie, au fond, défatalise. Elle enseigne aussi que ce que la société a fait, la société peut le défaire.
Pierre Bourdieu, sociologue de la domination et penseur d'une liberté possible, a disparu. Comment ne pas éprouver du chagrin. Comment lui rendre hommage autrement qu'en poursuivant son travail, avec d'autres, collectivement, non pour le sacraliser, mais pour recommencer sans cesse le travail critique de toutes les orthodoxies.
Bernard Voutat
Professeur de science politique
Université de Lausanne
Membre de "Raisons d'agir"