Charte du réseau "Raisons d'agir" en Suisse


Préambule
Les réseaux " Raisons d'agir ", qui sont présents en Allemagne, en France et désormais en Suisse également, ont pour ambition d'intervenir dans le champ politique en s'appuyant sur les compétences de leurs membres et sur la légitimité que leur confèrent leur travail et expérience intellectuelles et scientifiques.
Ces réseaux regroupent des chercheuses et des chercheurs en sciences sociales (sociologues, historien-ne-s, politistes) et toute autre personne faisant profession, dans les domaines des sciences ou des arts, d'observer le monde social et de le faire connaître sur un mode critique.
Les réseaux " Raisons d'agir " entendent, par un effort de diffusion, donner une force sociale et politique aux recherches et aux analyses qui contredisent la pensée dominante et s'opposer de cette manière à un ordre social patriarcal et capitaliste, donc inégalitaire et autoritaire.
Ils souhaitent contribuer, avec d'autres mais de manière autonome, au mouvement plus large de résistance contre les ravages que provoque le programme politique de destruction des solidarités, mené au nom de prétendues " nécessités " économiques et imposé au plus grand nombre par les forces sociales dominantes.

Quelques constats
Le rassemblement de chercheuses et de chercheurs au sein des réseaux " Raisons d'agir " est motivé par le formidable décalage entre les connaissances, analyses et éléments de compréhension du monde social issus de leurs pratiques de recherche et le discours néo-libéral dominant, qui s'appuie sur des arguments pseudo-scientifiques pour s'imposer, à coup d'audits et d'expertises, dans la réalité.
Ce rassemblement doit aussi beaucoup au constat que le travail de recherche et d'analyse est politique, parce qu'il permet de rendre compte des effets économiques et sociaux désastreux des politiques néo-libérales et de la formidable régression sociale qu'elles induisent.
Une attention particulière doit être accordée dans ce contexte au patriarcat et à la perpétuation des rapports de domination entre hommes et femmes que les discours convenus sur l'égalité formelle entre les sexes dissimulent, et qui s'approfondit à la faveur des politiques néo-libérales, dont les femmes sont souvent les premières victimes.
Le programme néo-libéral n'existe pas seulement dans l'univers restreint des idées, mais s'inscrit très directement dans le devenir des sociétés humaines et dans les conditions concrètes d'existence de larges couches de la population, ici en Suisse et en Europe, mais plus gravement encore dans les pays dépendants du reste de la planète.
Les travaux des membres des réseaux " Raisons d'agir ", en concordance avec d'autres analyses critiques, permettent de faire au moins trois constats principaux :

(a) On observe un accroissement des inégalités et une précarisation de couches de plus en plus importantes de la population. Il n'est plus rare aujourd'hui de devoir faire appel, un jour ou l'autre, au chômage, voire à l'aide sociale, pour vivre. En même temps, les politiques de contrôle se perfectionnent et les pratiques administratives tatillonnes se développent. C'est l'ère du soupçon, et toute personne bénéficiaire de l'aide sociale ou du chômage en est aujourd'hui victime. Les solidarités collectives s'effritent par l'entretien des divisions de toutes sortes, dans un jeu malsain de " bons " et de " mauvais ", de " vrais " et de " faux " : pauvres, assisté-e-s, chômeur-euse, citoyen-ne-s, immigré-e-s, réfugié-e-s, etc.

(b) On relève un démantèlement de la protection du travail, sous prétexte d'archaïsme, aussi bien dans les services publics que privés. Déréglementation, salaire au mérite ou à la compétence, fixation d'objectifs individuels et évaluation personnelle, individualisation des carrières débouchent sur l'insécurité généralisée. Les salariés, et plus encore les salariées sont désormais soumis à la précarité et à la flexibilité. Elles et ils doivent maintenant subir une vie sur laquelle pèsent la menace du chômage et l'absence de repères dans le présent et l'avenir, alors même qu'on leur demande souplesse, responsabilité, heures supplémentaires et travail dans l'urgence.

(c) La logique économique, actionnariale ou commerciale tend à imposer partout ses critères de rentabilité : dans les politiques en matière de santé, de prévoyance vieillesse, de chômage ou de formation, mais aussi dans la production culturelle, à l'Université, dans la recherche, l'édition, le cinéma, la culture, le sport et les médias. Des désastres sociaux, économiques ou écologiques peuvent être observés : ils ne sont pas dus à la fatalité, mais à une politique, souvent nommée " mondialisation ", qui se caractérise par le renforcement des relations de domination et d'exploitation entre " métropoles " et " périphéries ". Une masse considérable de souffrance est engendrée par cette politique, non pas seulement cette souffrance la plus visible qui se manifeste dans la dégradation progressive des conditions d'existence, mais aussi une souffrance moins apparente, plus insidieuse, qui se traduit parfois en phobies agressives à l'égard des plus démunis et qui se nourrit d'une inquiétude permanente et diffuse par rapport au présent. La violence générée par cet ordre économique structurellement inégal est destructrice pour des populations, des régions entières et des écosystèmes. Guerres multiformes et régimes oppressifs font des migrations et de la quête d'asile une des questions majeures à l'échelle planétaire.
Ces différents constats, encore partiels, indiquent que le néo-libéralisme, avatar actuel du capitalisme, constitue et préfigure tout à la fois un monde d'exploitation systématique.

Les objectifs des réseaux "Raisons d'agir"
Les réseaux " Raisons d'agir " veulent contribuer à briser l'unanimité apparente du discours dominant en soulignant les désastres politiques et sociaux des décisions prises à l'aune de l'économie. Ils veulent poser les problèmes et montrer les enjeux par des analyses destinées à rendre visible ce qui est caché, ou plus simplement méconnu, et donc considéré comme inéluctable : ce que la société a fait, la société peut le défaire.
Par leurs travaux et analyses, les membres des réseaux " Raisons d'agir " entendent participer à la critique de certaines dimensions des transformations sociales, notamment sur l'accroissement des inégalités sociales, et en particulier entre les genres. Loin d'être la conséquence de destins individuels malheureux, conjugués les uns aux autres, ce développement des inégalités répond à des mécanismes sociaux, collectifs, qui n'ont rien de fatal et dont la compréhension peut permettre l'élaboration d'objectifs politiques concrets.
Cet effort d'analyse porte également sur les politiques des autorités face aux " problèmes ", souvent mal posés, que celles-ci prétendent résoudre et se prolonge sur une critique des politiques de la science et de la recherche de plus en plus directement inspirées des principes néo-libéraux de management. L'analyse peut conduire à identifier les décalages entre les discours et la " réalité ", les valeurs proclamées et leur précaire réalisation, les objectifs affichés et les résultats prévisibles, les intentions et les pratiques, bref les contradictions inhérentes à l'idéologie néo-libérale, dont l'efficacité propre tient en partie à sa capacité à les dissimuler sous une cohérence de façade. S'il est licite de voir le monde différemment, de le penser autrement, de concevoir les mécanismes sociaux au fondement des logiques de pouvoir et de domination, alors les possibles peuvent s'élargir.
Les membres des réseaux " Raisons d'agir " n'ignorent pas les difficultés de la tâche. Jamais sans doute dans l'histoire de l'humanité, les pouvoirs en place ne sont parvenus à concentrer dans leurs mains de tels pouvoirs, économique, politique, militaire, culturel, technologique et médiatique. L'appât du gain, présenté comme un jeu, est devenu objectif de vie. La pensée néo-libérale fait de la maximalisation des profits un idéal et présente comme archaïques les valeurs d'égalité et de solidarité. C'est une régression grave, sur le plan social comme sur le terrain des valeurs sociales.
Les membres des réseaux " Raisons d'agir " ne veulent pas se substituer au personnel politique et encore moins à l'action des mouvements sociaux, mais plus modestement intervenir, avec leurs ressources spécifiques, dans le débat public, par la diffusion de recherches et d'analyses élaborées par leurs soins. Il ne s'agit pas de donner des leçons : cette démarche procède d'un retour critique sur différentes formes d'engagement des intellectuel-le-s, y compris celle de " Raisons d'agir ". La coopération avec les organisations militantes est souhaitable, et même indispensable. Il s'agit cependant de construire des passerelles entre le travail intellectuel, qui déconstruit à travers l'analyse, et l'activité militante, qui conteste par l'action : ni confusion des rôles, ni division du travail, mais participation conjointe, spécifique, critique, consciente de ses limites et de ses difficultés, à l'élaboration d'objectifs libérateurs communs. Tel pourrait être un militantisme prenant au mot l'universalité revendiquée par toute activité de connaissance, mais conservant le recul critique nécessaire devant la prétention de cette revendication. C'est ainsi peut-être qu'un dialogue pourra s'instituer entre celles et ceux qui souhaitent contribuer à faire advenir le possible par la connaissance du réel et celles et ceux qui, engagé-e-s dans l'action, visent parfois l'impossible, mais contribuent à élargir le champ des possibles.

Version adoptée le 22 novembre 2000

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