Français ! Encore un effort pour être républicains !

Bernard Voutat (Raisons d'agir Suisse)


Ce texte est paru dans Le Courrier le vendredi 3 mai 2002



La décomposition du paysage politique français dans le contexte de l'élection présidentielle donne lieu à une pléthore de prises de positions et de pseudo-analyses. Cette profusion ne contribue guère à clarifier les enjeux de la situation politique avec un tant soi peu de lucidité et de raison. Avec un second tour qui opposera le représentant de l'extrême droite radicale à celui d'une droite plus classique presque autant affaiblie que la "gauche plurielle" sociale-libérale, avec ensuite la perspective des élections législatives où les perdants d'aujourd'hui espèrent se refaire, l'analyse reste trop souvent enfermée dans une perception étroitement politicienne de ce qui s'est joué et de ce qui se jouera dans la vie politique française.

Un premier constat s'impose : le séisme politique français doit peut-être plus son appellation au classement des candidats (la deuxième place de Le Pen) qu'à une compréhension rigoureuse des logiques sociales et politiques qui ont marqué ce scrutin. Autre façon de dire que pour comprendre une élection, il s'impose, au moins dans un premier temps, d'en oublier le résultat. Exercice difficile de vigilance critique, qui interdit la dramatisation politicienne et intéressée de ce résultat comme le relativisme cynique et désabusé qu'il pourrait induire. Or, en se focalisant sur le score (16.9%) du candidat du Front national, les interprètes politiques de toute sorte (sondeurs, journalistes, politologues, professionnels de la politique) contribuent à donner au "phénomène Le Pen" une consistance qu'il ne possède pas de prime abord, à lui accorder un crédit politique qui occulte en définitive les significations hétérogènes des quelques cinq millions de votes portés sur Le Pen. Votes qui servent aujourd'hui de commode repoussoir aux acteurs dits légitimes du jeu politique pensant ainsi pouvoir s'exonérer de tout bilan politique sérieux.

L'heure est sans doute trop grave pour s'en tenir à des condamnations superficielles et intéressées de l'extrême droite
Comme l'ont montré de nombreux travaux de sociologie électorale, une élection se joue en deux temps. Certes d'abord sur son résultat comptable, mais aussi sur les interprétations délivrées après coup, sans lesquelles le résultat reste dépourvu de toute signification proprement politique. Il est à parier - et hélas à redouter - que si Jospin l'avait finalement emporté de peu sur Le Pen, la montée de l'extrême droite n'aurait pas suscité autant d'effervescence politique-médiatique. Hypothèse inquiétante qui impose à tout le moins de jeter un regard lucide sur les commentaires politiques et de revenir sur la signification politique et sociale des succès électoraux du Front national.
Considérons tout d'abord le résultat comptable. En livrant celui-ci en pourcentages des votants (une extrême droite à près de 20%), on occulte la montée de l'abstention. Rapportée à l'ensemble des inscrits, la proportion des votes d'extrême droite progresse grosso modo de 12% à 14%, soit de deux points, certes non négligeables, mais qui ne constituent pas le raz de marée qui est partout évoqué. Du coup, les questions prennent une autre ampleur. Il y a en France aujourd'hui et depuis bientôt vingt ans un électorat d'extrême droite relativement stable. C'est d'abord cela qui constitue un phénomène inquiétant, dangereux ; et qui doit susciter un rejet légitime, massif et déterminé de cette droite radicale de sinistre mémoire, démagogique, autoritaire, inégalitaire, sexiste, haineuse et raciste.
Pour autant, cette condamnation salutaire du Front national ne doit pas nous aveugler sur ce que recouvre effectivement le phénomène. Las, les formules simplistes n'ont pourtant pas manqué. Pour beaucoup de commentateurs, le vote Le Pen serait essentiellement un "vote protestataire exprimant un rejet de la politique". Il marquerait la "défiance" des gens d'en bas contre ceux du haut. Son succès serait imputable à la "victoire des extrêmes", qualificatif permettant alors d'assimiler les votes d'extrême gauche à ceux du Front national, tous tributaires d'une soi-disant même logique de la "fermeture, populiste et protestataire". Au passage, on relèvera que certains commentaires politiques en disent plus sur le commentateur que sur l'objet même de son commentaire. Ainsi en est-il de ces analyses convoquant la composante populaire du vote Le Pen - celle qui portait autrefois ses voix sur le parti communiste nous dit-on - pour stigmatiser la "bêtise" ou, de façon euphémisée, l'incompétence ou l'ignorance de cet électorat et, au final, pour relever plus ou moins explicitement les tendances xénophobes et autoritaires censées caractériser par essence les milieux ouvriers et populaires.
A contrario et en dépit de certaines critiques, devant tant "d'irrationalité de l'électeur" se profile l'image des élites légitimes éclairées de la gauche et de la droite dites modérées, incomprises du "petit peuple", soucieuses toutefois du "bien public" et des "valeurs républicaines", de "l'ouverture sur l'Europe et le monde". Au final, il est appelé à la constitution d'un "front républicain" autour de la candidature de Monsieur Chirac, dans l'attente d'en découdre à nouveau à l'occasion des prochaines législatives, selon le rituel électoral désormais bien huilé d'un Etat spectacle, assurément peu républicain. Vu de Suisse, il faudrait aussi dire la bêtise de ce "grand" hebomadaire romand, qui s'associe de manière particulièrement distinguée à ce cortège de dénonciaitions bien-pensantes en titrant "Chienne de France" sur sa page de couverture. Peut-être aurait-il fallu que ce journal examine de plus près le programme électoral du Front national. Il y aurait vu de nombreuses proximités avec celui de l'UDC, ce qui est sans doute banal pour un observateur averti de la vie politique notre pays. Mais il aurait peut être aussi décelé de troublantes proximités avec la politique très officielle de notre pays. Par exemple en matière d'immigration, puisque le Front national considère le code suisse de la nationalité comme un modèle. Code fondé sur le droit du sang, très restrictif en matière de naturalisation et où figure la notion ambiguë d'Überfremdung. Dans d'autres domaines aussi, comme l'Europe (au fait la Suisse n'y est-elle pas aussi pour des questions identitaires et de souveraineté évoquées jusqu'au Conseil fédéral ?), le marché du travail (les conditions qui prévalent dans notre pays sont parmi les plus flexibles d'Europe), la sécurité sociale ou encore la fiscalité, les propositions antisociales et parfois ultralibérales du Front national ne sont plus très loin de notre "Sonderfall" arquebouté sur le secret bancaire.

Au delà de sa diversité, le vote d'extrême droite est le symptôme et le révélateur d'un profond malaise, autant social que politique
La société française est sans doute malade du vote Le Pen, comme le sont les sociétés en Europe qui connaissent de semblables mouvements d'opinions en faveur de formations politiques analogues : l'UDC ou la Lega en Suisse, Haider en Autriche, les Ligues, le néo-fascisme et Berlusconi en Italie, etc. Il est cependant à craindre que les condamnations vertueuses, et pour tout dire souvent hypocrites, de Le Pen n'aillent à fins contraires, que les appels en faveur d'un front vaguement républicain et que les trémolos pathétiques des bien-pensants à propos de l'Etat de droit et de la Démocratie ne laissent échapper l'essentiel et par là ne renforcent l'expression mutilée, dévoyée, instrumentalisée de la souffrance sociale, du désarroi et du désespoir qui se porte en partie dans le vote d'extrême droite, symptôme et révélateur d'un profond malaise social.
Un premier élément très sommaire d'appréciation du vote Le Pen réside dans son électorat, dont on sait qu'il est hétérogène, mais qu'il se compose en partie (hors des composantes traditionnellement portées sur la droite radicale) d'individus en provenance des milieux populaires. De fractions donc de la population qui sont économiquement démunies, culturellement dépossédées et politiquement ignorées. Le ressort principal de ce vote est ici la domination implacable qui s'abat sur une partie de la société, celle dont le niveau d'instruction est le plus bas, irrémédiablement sanctionnée par la sélection scolaire. Celle aussi qui fait l'expérience souvent durable du chômage, ou de la crainte du chômage. Qui est dépourvue de droits, de perspectives d'avenir et donc d'espoir. Celle aussi qui a un emploi, mais qui fait l'apprentissage de l'annualisation du temps de travail et de la flexibilité en végétant d'un boulot précaire à l'autre. Celle à qui sont imposées des "nécessités économiques" par des actionnaires et dirigeants de groupes économiques ou financiers n'ayant pas à les supporter, et qui connaît les délocalisations, les restructurations et les licenciements collectifs, effectués à seule fin d'augmenter les profits des groupes financiers. Celle qui subit les contrôles policiers du chômage, qui voit ses conditions d'existence se détériorer au fil des ans. Celle enfin à qui les politiques demandent de s'adapter, d'accepter un destin certes regrettable, mais inéluctable.
Le fascisme rampant se nourrit de toute cette misère sociale ambiante , produit de l'application du programme politique néo-libéral par tous les gouvernements européens depuis vingt ans, y compris en France. Il faut avoir vu, par exemple, le film que Ken Loach consacre aux cheminots anglais pour comprendre la façon dont la privatisation des services publics, l'adhésion à l'idéologie libérale de la performance individuelle et du profit, la sacralisation de la concurrence, déstructurent les collectifs et les solidarités créés au sein des milieux populaires.
Pour saisir les ressorts sociaux de cette élection, il faut donc prendre la mesure de l'anomie produite par la mise en œuvre de ce programme politique, de la décomposition des repères et des valeurs qu'elle provoque, des vides qu'elle laisse grands ouverts.

Le vote d'extrême droite est le produit d'un paysage politique en pleine décomposition
Cette analyse sociale du scrutin serait assurément incomplète si l'on n'intégrait pas la dynamique actuelle du jeu politique et les effets de la campagne ces derniers mois. Comment en effet ne pas évoquer ici la surenchère des professionnels de la politique les plus en vue sur des thématiques couramment abordées par l'extrême droite, au premier rang desquelles l'insécurité ? Pensant contenir l'électorat du Front national en y captant des suffrages, Chirac comme Jospin ont en réalité contribué à banaliser, voire à rendre légitimes ces thématiques. Chirac devient ainsi le champion de la politique sécuritaire. Jospin avoue "sa naïveté dans ce dossier". Au final, l'un comme l'autre renforcent la crédibilité politique du Front national sur cette question. Il en va de même du racisme et de la xénophobie : comment considérer l'attachement du candidat RPR aux valeurs républicaines, lui qui parlait "du bruit et de l'odeur" à propos des immigrés ? Comment apprécier celui du candidat socialiste aux valeurs de gauche, lui qui a construit sa politique sur le reniement de ces valeurs et qui n'a pas su substituer au discours sur l'insécurité criminelle des propositions claires visant à combattre l'insécurité sociale qui traverse tous les pores de cette société ? Lui qui encore, avec les autres dirigeants de la gauche de gouvernement, rejette les votes d'extrême gauche dans le panier des protestataires, ignorant ainsi délibérément que ces votes sont à la mesure de tous leurs reniements.
Le vote d'extrême droite est donc aussi le produit d'un paysage politique en pleine décomposition qui, en imposant quotidiennement son spectacle affligeant, brouille les repères politiques, les valeurs, les enjeux. Et permet au Front national de se renforcer en instrumentalisant le nombre important de voix qui se reporte sur son candidat. Au bout du compte, on assiste à une droitisation du débat politique.
Il n'est donc pas possible face à la droite radicale (en France comme ailleurs du reste) de se satisfaire du consensus mou autour d'un vague front républicain avec ceux qui, ces dernières années, ont développé une politique contribuant de manière constante à banaliser le fascisme rampant dans la société française. Ni du reste de s'en tenir aux dénonciations de l'extrême droite qui associent le vide à la vertu et qui ont en commun de passer sous silence les ressorts principaux de sa présence depuis plusieurs années dans le paysage politique français et européen. La République, assurément, n'est pas en danger ! Ce qui l'est, en revanche, se sont les valeurs républicaines. Et sur ce terrain-là, les mobilisations de ces derniers jours comme plus largement celles des mouvements sociaux et syndicaux en Europe sont sans doute bien plus décisives pour réduire ce fascisme rampant que le résultat du candidat RPR au second tour et celui qui sortira des élections législatives en juin prochain.
Aussi peut-on dire : "Français, encore un effort pour être républicains !"

Bernard Voutat
Professeur de science politique
Université de Lausanne
Membre de " Raisons d'agir "

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