Le collectif Raisons d'agir France-Est
Création de Raisons d’Agir France-Est (février 2008)
A l’origine de la création d’un Raisons d’Agir France-Est, il faut simplement chercher des affinités intellectuelles fortes et un intérêt pratique (indissociablement théorique et pratique) partagé pour l’œuvre de Pierre Bourdieu entre une poignée d’universitaires de Nancy 2. L’élément déclencheur a été plus concrètement la rencontre et les points de vue échangés et débattus à l’occasion du « blocage » du campus Lettres de Nancy 2 en novembre/décembre 2007 contre la loi dite d’autonomie des universités, puis la réflexion entamée face au silence assourdissant qui a suivi ce moment d’effervescence, la « routine » reprenant apparemment le dessus, l’ordre des choses s’imposant à nouveau.
Sans revenir sur le mouvement étudiant (local / national) et ses temps forts, mais en gardant bien à l’esprit la très faible implication et mobilisation des collègues du campus et de l’université, nous avons ressenti la nécessité de réfléchir, agir, intervenir, prendre la parole, sur un autre terrain (en complément, aux côtés des luttes et des mobilisations collectives diverses). Plus exactement, nous avons réalisé qu’il nous fallait employer d’autres moyens, qu’il était dans notre pouvoir de tenir tête, qu’il était de notre ressort et de notre devoir de recourir à d’autres armes, celles pourtant premières, pourtant essentielles et constitutives de nos raisons d’être professionnelles, les armes mêmes de notre travail de chercheurs et d’enseignants-chercheurs, les armes du travail intellectuel, les armes de la raison.
Lutter contre l’ordre des choses, se dresser contre cet ordre se présentant comme indiscutable et légitime politiquement ; ne pas abdiquer devant l’entreprise de démolition des fondements mêmes de l’Université, une entreprise méthodique et rationnelle (initiée depuis plusieurs décennies) qui a pour raison première la rationalité de la gestion, ou encore la rationalité marchande, tels sont les objectifs les plus urgents dans une situation sans précédent.
Tenir tête face aux discours de la gestion, c’est mobiliser la connaissance - et non les prescriptions ou l’expertise – encore produite, dans des conditions qui font problème, par et au sein même de l’université. Cette connaissance, fruit d’un travail individuel et collectif, est l’arme première qu’il nous revient d’engager ; contre cette conception toujours vive d’un savoir prétendument neutre, il nous importe de faire entendre les voix et les résultats de la recherche en sciences humaines et sociales.
Les prescriptions ou l’expertise que nous opposons délibérément à la connaissance en tant que moyen privilégié d’émancipation et d’affranchissement des forces économiques et politiques, i.e. des intérêts dominants, sont aussi - aujourd’hui - produites, théorisées (« valorisées ») par des universitaires et au sein même de l’université. Et donc, si la lutte telle que nous l’entendons est indissociablement scientifique et politique, il importe de prendre la mesure du défi qui nous attend. Pierre Bourdieu, en 1998, réfléchissait à cela en des termes qu’on peut rappeler avec insistance : « Une des difficultés de la lutte politique aujourd’hui, c’est que les dominants, technocrates ou épistémocrates de droite ou de gauche, ont partie liée avec la raison et l’universel : on se dirige vers des univers dans lesquels il faudra de plus en plus de justifications techniques, rationnelles, pour dominer et dans lesquels les dominés, eux aussi, pourront et devront de plus en plus se servir de la raison pour se défendre contre la domination, puisque les dominants devront de plus en plus invoquer la raison, et la science, pour exercer leur domination. »
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La première manifestation de notre groupe local Raisons d’Agir France-Est est une conférence-débat ouverte au public et organisée au sein de l’université de Nancy 2, le 13 février prochain (16 h amphithéâtre Deléage, Campus Lettres). Elle s’appuiera sur les recherches et les travaux effectués par l’ARESER (Association de Réflexion sur les Enseignements Supérieurs et la Recherche) et coordonnés par l’historien Christophe Charle et le sociologue Charles Soulié (conférencier invité). Ces travaux, à présent disponibles, ont été publiés aux éditions Syllepse (2007) sous le titre Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe. En sollicitant résolument une perspective internationale et un point de vue comparatif, au niveau européen, nous tenterons de donner à comprendre les véritables enjeux des réformes universitaires en cours. Celles-ci constituent une illustration patente de ce qui est en cours et que certains chercheurs appellent une révolution (ou « modernisation ») conservatrice, à la différence d’une majorité d’esprits qui habitent moins l’Université qu’ils ne sont habités par elle, y compris par ses « réformes » qu’ils sont prêts à digérer avec une satisfaction coutumière.
Joseph ROMANO pour Raisons d’Agir France-Est